Ladytron / Paradises
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8.7 BIte de l'auteur
8.7

Ladytron - ParadisesOn râle de constater des durées d’albums s’écourter, étant donné les nouveaux critères d’attention d’un public sur-stimulé du ciboulot. Ladytron, fidèle à sa proposition électro pop qu’on qualifiera d’anachronique, pousse la contre-proposition : Paradises, septième album d’un dorénavant trio (Reuben Wu ayant quitté le navire), avoisine les 73 minutes, soit une durée monstre ! Dans la prolongation d’un excellent Time’s Arrow (2023) dont on avait fait part le temps d’un single, Paradises semble vouloir en défoncer les portes pour nous absorber dans son univers.

Les liaisons synthétiques

Si l’on savait que Ladytron était synonyme d’un univers fantasmatique, Paradises fait l’effet d’une énorme couverture vous avalant, nous coupant du monde. Nous voici dans un Londres glacé dans une attente gothique, désert de toute ses vies minuscules ; n’y vivent plus que quelques créatures romantiques de l’Angleterre, enluminée des néons cristallins des devantures. Il pleut et tout est noble ; la nuit érotique, dangereusement câline. “Like a kiss from a spider / Like the magic that’s in me.” Nous nous situons dans quelque fantasmagorie de giallo, un peu comme si l’on donnait un budget maousse à Arielle Dombasle pour adapter La Ligue des Gentlemans Extraordinaires, sans rire (ceci n’est pas une blague) ni trop de ridicule : « Hearts of fire / Skate thin ice / Whispers light up the sky ». L’écriture est ésotérique, symboliste ; un peu surfaite, à la longue, l’empilement d’images poétiques manquant de liant, bien que l’on n’ait jamais exigé du William Blake. Restent les voix d’Helen Marnie et Mira Aroyo, comme des roses conservées sous cloche, d’un autre monde synthétique où se rencontrent les Pet Shop Boys, Belphégor et… Frankie Rose, la ressemblance vocale est flagrante. Le caractère new romantics est plus accentué encore. Ce soir, la nuit est pourpre, nous enrobe.

On distinguait récemment les trop rares groupes réussissant à réinjecter du sang neuf de ceux, évidemment plus nombreux, tombant dans la perpétuation scolaire et respectueuse, voire le chromo. Ladytron a l’originalité de se situer dans un entre-deux. Certes, il ne la jouera permissive. Mais Paradises enchaîne incontestablement les morceaux de bravoure. Caught in the Blink of an Eye est un morceau superbe, qu’on aurait bien vu figurer dans un long-métrage comme Neon Demon, aux côtés de Sweet Tempest, Crimson Boy et Boy Harsher. I See Red fait l’effet d’une errance hammerienne. Seules quelques créatures de ténèbres et de beauté piquent le pavé de leur escarpin ; succubes à lèvres serties, lames de ciseaux croquantes. Chaque bâtisse a ses portes grandes ouvertes, marches synthétiques emmenant au palais. En haut, sur Metaphysica, un jeune homme éternellement brun nous attend probablement, toutes canines victorieuses aux cous s’offrant au tranchant.

Crash pour une nuit électrique

À défaut d’évoluer à l’intérieur du disque, Ladytron a mué au fil des âges. Étant donné que ce genre de musique ne s’y prête que trop rarement, c’est appréciable. Depuis son album éponyme de 2019, les tapisseries électroniques semblent s’être élargies. Paradises est plus un dédale de brumes que ce que son titre semble promettre. Le temps des voix graciles de Light and Magic (2002) est également révolu. Les poupées ont ternies, à présent décillées. Pour la première fois, Daniel Hunt prête voix forte, et cela fait du bien, même si c’est minime. Le groupe tente plus encore la chair, époussetant quelques vieilles pudeurs de gazelles : “Take my hand for a one-night stand” (!). Une petite flûte fait son entrée sur Evergreen, des serpents sortent des bouches des convives, et à vrai dire, nous ne comprenons plus… Mais jamais nous ne verrons au-delà des paravents ; tout réside dans la suggestion érotique, à fleur de notes laissées : “Clouds on high / Hills and glens that frame our sky / Blossoming under a canopy of stars“. Sing a des allures de Saint Etienne surgelé, bien que le décorum se rapproche plutôt d’un Moscou – n’oublions pas le tropisme russophone des premiers albums.

Le maximalisme est le maître mot ; c’est souvent le signe d’un groupe qui s’amuse. Les morceaux s’étirent, s’allongent sur de longues minutes, et on a l’impression qu’un dôme s’est posé sur le monde. Free, Free rappelle Dressed in Black (1986) de Depeche Mode. Heatwaves résonne comme un Sun Is Always Shining On TV dont A-ha aurait éteint le soleil. On pensera apercevoir le Visage cryogénisé de groupes comme New Order ou Animotion (désolé d’accoler de si près de tels groupes si distincts… et semblables pour…), ce son typique industrielo-érotico-électronique de ces années 80, avec quelques éclats balearic de la décennie suivante, mais dont toute joie s’est évanouie. Ladytron n’a jamais cherché la madeleine de Proust, ce qui ne l’empêche pas parfois de se la jouer vieux jeu. Enchantement et dangerosité sont entrelacés, comme les serpents autour d’un caducée. Se trouve toujours une petite harpe ou xylophone pour rajouter au venimeux. Le son électroclash est à la fois d’hier, d’aujourd’hui… et d’ailleurs ; d’un autre présent, ouateux et d’énigmes. N’y manque qu’une guitare pour faire danser ces aplats de synthés.

Paradises ne se dégonfle jamais, copieux. Se veut rococo, opératique, grandiloquent, sans rester sur l’estomac. Que l’on apprécie ou non ce voyage sensoriel où passé et futur s’enjoignent, réside en cette musique une confiance qui ne trompe pas. Ce sera toujours plus stimulant que n’importe quelle virée en casque de réalité virtuelle.

Tracklist :
01. I Believe In You
02. In Blood
03. Kingdom Undersea
04. I See Red
05. A Death in London
06. Secret Dreams of Thieves
07. Sing
08. Free, Free
09. Metaphysica
10. Caught in the Blink of an Eye
11. Evergreen
12. Ordinary Love
13. We Wrote Our Names in the Dust
14. Heatwaves
15. Solid Light
16. For a Life in London

Liens :
Le site du groupe
Le groupe sur Facebook
Le groupe sur Instagram

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