Les Instantanés d’Imara #38 – The Smiths

The Smiths par ImaraVoilà quarante ans que paraissait The Queen Is Dead, troisième album des Smiths, souvent considéré comme un chef d’oeuvre. S’agit-il pour autant de leur meilleur album ? Je ne saurai le dire ; malgré ses qualités, les Smiths ont, comme beaucoup de groupes anglais un talent irréfutable pour les singles. Depuis les années 60 jusqu’au punk en passant par l’indé des années 80, les britanniques sont passés maîtres dans l’art du 45 tours, et les Smiths sont assurément des champions des petites perfections sur microsillons. A cette question on peut donc répondre au choix: Hatful of Hollow, Louder Than Bombs ou encore The World won’t listen, autant de compilations rassemblant les singles des quatre mancuniens qui conviennent aussi bien aux néophytes qu’aux fans ou aux plus simples amateurs occasionnels: on ne peut en effet pas toujours posséder leurs 45 tours dont les pochettes, modèles d’élégance désuète, font toujours la joie des admirateurs et des collectionneurs, quitte à y mettre un certain prix. Les pochettes de disques des Smiths sont un manifeste esthétique provenant de l’esprit d’un seul homme, l’esthète en chef du groupe et la drama-queen du rock, j’ai nommé Morrissey. Acteurs des années 50 et 60, femmes esseulées, jeunes anonymes déjà d’un autre temps sur des tons sépias ou colorés ornent les pochettes de leurs disques: esthétisation du quotidien et de l’Angleterre grise et prolétaire, éloge des marginaux et des solitaires. Des pochettes à l’image de leur musique, comme leur nom: The Smiths. Simple, ordinaire, exempt de tout glamour. C’est cependant ce qui rend ce groupe original, intéressant et attachant. Cette chronique n’a pas pour but de retracer l’histoire et la carrière des Smiths, chose qui a maintes fois été faite, mais de tenter d’expliquer pourquoi les Smiths, en seulement quatre ans d’existence reste quarante ans plus un tard un groupe à part et pourquoi il continue de parler à tant de gens.

Il est parfaitement compréhensible et acceptable de ne pas aimer, voire de détester les Smiths. On peut être insensible aux arpèges carillonantes de Johnny Marr et à leurs mélodies douces-amères, on peut être allergique à la voix de Morrissey, à ses envolées lyriques semblables à un Roy Orbison gay affecté. Il en fait vraiment des caisses, celui-là ! Vous n’aimez pas les Smiths ? Pas de problème, on peut s’accorder sur d’autres points, il y a d’autres groupes dans la vie. Mais voici toutefois pourquoi ma petite personne et bien d’autres les apprécient, quand ils ne vont pas jusqu’à leur vouer un culte (on se rassure, je n’en suis pas là).

Lorsque qu’apparaissent en 1983 ces quatre anglais désenchantés, l’environnement musical d’alors glorifie le fric, la fête, la superficialité, le bronzage: des années de décadence entamée depuis 68, bientôt freinée par le sida et le chômage. Le punk est retombé comme un soufflé, mais a fait des émules. Le post-punk se tapit dans l’ombre (au propre comme au figuré), le rock, à certaines exceptions près redevient ennuyeux et la pop retombe dans la frivolité et se drappe de synthés disgracieux. La rencontre entre Johnny Marr venant frapper à la porte du timide mais lettré Morrissey scelle le destin des deux garçons en même temps que celui du rock anglais et de la musique des années 80. Ils écrivent leurs premières chansons et sortent deux singles: Hand in Glove puis This Charming Man. Dès lors, les Smiths font parler d’eux et imposent leur style indescriptible: une pop à guitares claires, carillonantes héritée des sixties, à la fois électriques et acoustiques, une section rythmique solide et efficace (le mésestimé Andy Rourke à la basse, Mike Joyce à la batterie) et ce baryton androgyne dont la voix comme les paroles détonnent. Il y a dans sa voix singulière un peu de Roy Orbison et de Scott Walker, mais comme son groupe il ne sonne comme nul autre. Morrissey chante comme personne sur des sujets dont personne ou presque ne chante dans le rock. Il y parle de solitude, de désespoir, de différence(s) sur un ton que beaucoup trouvent plaintif, voire géniard, mais qui est en fait flamboyant, combatif, honnête et qui ne manque pas d’humour. Heaven Knows I’m Miserable Now est la parfaite synthèse du style des Smiths: une mélodie dansante, enjouée née de la guitare cristalline de Johnny Marr, le ton dramatique et ironique de Morrissey sur des paroles désopilantes et d’une criante vérité:

I was looking for a job and then I found a job, Heaven knows I’m miserable now/ In my life, what would I smile for people I much rather kick in the eye”

Avant même la parution de leur premier album, simplement intitulé The Smiths, le jeune groupe acquiert déjà un solide noyau de fans, allant des jeunes prolos de Manchester aux étudiants parisiens en passant par les invertis, les introvertis et les bikers latinos. Le disque est critiqué pour sa production, mais les chansons sont là: This Charming Man, Still Ill ou encore I Don’t Owe You Anything: il y a pourtant un côté brut, maladroit et juvénile qui rappelle les TV Personalities et qui confère un certain charme à ce premier LP. Sincère, aussi. Un terme qui qualifie à merveille leurs chansons. Jeune homme réservé et seul, Morrissey n’a pas peur de se livrer, de montrer ses sentiments, sa vulnérabilité, de clamer son désarroi et sa différence. Ainsi les Smiths s’adressent aux marginaux, aux solitaires, aux timides, à celles et ceux qui ne se sont jamais sentis appartenir à quelque chose ou à un quelconque groupe, aux inadaptés et à tous ceux qui ne rentrent pas dans une case. Bien qu’ils connaissent un succès fulgurant outre-Manche et deviennent déjà cultes, la mélancolie de certaines chansons, le côté dramatique de Morrissey et leur public de parias leur vaudront également des moqueries de la part d’une partie de la presse rock, notamment en France, en qui ils voient des pleurnicheurs pour jeunes tristounets ne sortant jamais de leur chambre. Oui, et alors? Derrière ces reproches et ces railleries se cachent une fois de plus les sempiternelles injonctions à la fête et à “l’amusement” (chacun a sa façon de s’amuser pourtant, ce que tant de gens ne semblent pas comprendre) à la sociabilisation forcée, aux excès et à une vision étroite et stéréotypée de la jeunesse, ou plutôt de la manière dont on doit la vivre. L’hégémonie des extravertis a encore de beaux jours devant elle, hélas…Concernant son décalage avec les autres, son asociabilité et son refuge dans l’écriture et la musique, Morrissey dira dans un entretien aux Inrockuptibles: “Ecrire, c’était bien mieux que d’avoir des copains”

Les détracteurs des Smiths prônent un conformisme alors qu’ils sont sensés défendre un style musical qui normalement ne l’est pas, en l’occurence le rock. Le rock brille par ses personnages bigarrés, c’est une musique d’individualités et c’est ce qui fait sa grandeur. Les Smiths dérangent, agaçent, fascinent. Ils choquent à leur manière et se montrent finalement plus subversifs que bon nombre de soit-disants rockers. Vous voulez déclencher une bagarre chez des amateurs de rock ? Alors dites que vous aimez les Smiths.

Malgré la sensibilité pop de leur musique, les Smiths savent ce que c’est, le rock. Johnny Marr a appris la guitare avec Raw Power des Stooges. Morrissey est un fan transi des New York Dolls, leur glam-rock ainsi que celui de David Bowie et de Sparks laisse une trace indélébile en lui. Le rock musclé des Dolls étant à mille lieues de la pop à guitares des Smiths, Moz reprendra du glam rock la théátralité, le côté outrancier et le goût pour la provocation et l’ambiguité. Il aime aussi le rock fifties: Elvis Presley et Billy Fury figurent sur deux pochettes de singles. Il est également le co-fondateur du fan-club britannique des Cramps, Legion of the Cramped. L’influence de ces deux genres se ressentent néanmoins davantage dans sa carrière solo qu’avec les Smiths.

Les ignares et les bas du front pensent que les Smiths ne sont pas rock et que Morrissey est une chochotte. En réaction aux clichés du rock, ils proposent une autre masculinité et une autre façon d’être: la sobriété, la finesse, l’humour et l’élegance priment tandis que la lourdeur, la lubricité et les substances illicites sont reléguées au placard: le bassiste Andy Rourke fera les frais de cette intransigeance: tombé dans l’héroïne, il sera congédié du groupe pour cette raison en 1987. L’affirmation de sa personalité, sa sensibilité et son refus des conventions et son émotivité font parfois penser à Jonathan Richman, mais en beaucoup plus imbu de lui-même, en plus maniéré et outrancier. Tous deux ont par ailleurs régulièrement composé des “plaidoyers pour la tendresse” comme le chantait Richman avec les Modern Lovers.

Les textes ambigüs de Morrissey donnent du grain à moudre aux journalistes: celui-ci ne rate pas une occasion de les remettre à leur place et de les déstabiliser. En dépit de l’imagerie rétro-homo associée à sa musique, Morrissey affiche une asexualité: contrairement à beaucoup de rockers, les bassesses du bas-ventre ne l’intéressent pas, comme il le confie aux Inrocks en 1991:

Le sexe n’a jamais compté pour moi. C’est ce qui arrivait aux autres, mais ça ne m’a jamais concerné.” Une position forte, courageuse, affirmée et rafraîchissante (encore plus provenant d’un homme) dans le rock et plus largement dans notre société où la pudeur et l’aversion envers la sexualité restent moquées, incomprises et pointées du doigt. Une aubaine pour celles et ceux qui comme moi se sont parfois demandés si ils n’étaient pas trop sages, trop prudes pour le rock.  Un bras d’honneur aux jouisseurs sans entraves qui dominent le rock et à leurs dérives. Morrissey est ce qu’il est: il a de nombreux défauts et a parfois tenu d’horribles propos. Mais il ne dit pas non plus que des conneries. Ce misanthrope asexuel a au moins le mérite de ne pas traîner d’histoires scabreuses de groupies, d’accusations de viols et n’a pas frequenté un certain milliardaire sur son île privée….

Les Smiths garderont la même formule musicale que leur premier album, légèrement améliorée durant leur brève existence. Leurs chansons sont souvent décrites comme déprimantes et tristes. Un jugement hâtif dont Joy Division ou Leonard Cohen font aussi l’objet. La musique de ces deux artistes est d’une beauté sombre qui nous illumine, comme celle des Smiths. Les gens qui pensent ainsi n’ont probablement jamais entendu les affreuses chansons françaises d’avant-guerre ou ce vieux gauchiste glauque de Léo Ferré. Eux vous donnent envie de sauter par la fenêtre, pas les Smiths et leurs ravissantes ballades et mid-tempos tels que The Night has opened my eyes, Back to the old house. Tout n’est pas lugubre chez les Smiths: certains morceaux sont plus entraînants, parfois plus durs (dans la musique comme dans le texte, en témoigne l’excellent Barbarism begins at home, morceau urgent et funky porté par la basse de Rourke sur la maltraitance des enfants). La légereté est aussi de mise chez les mancuniens, mais toujours avec leur ironie et leur auto-dérision: You got everything now (“What a mess I’ve done with my life/I’ve never had a job because I’ve never wanted one”) ou encore le superbe Some Girls are Bigger than others sur lequel Johnny Marr signe un de ses plus beaux riffs, ainsi que Frankly Mr Shankly, pique contre le patron du label Rough Trade: je ne sais toujours pas si The Queen is Dead est leur meilleur album, mais les morceaux que je préfère sur ce disque sont ceux considérés comme “mineurs” tels que les deux titres que je viens de citer.

Les paroles qu’écrit Morrissey au sein des Smiths sont non seulement drôles mais vraies. Du moins, pour une partie des laissés de côté pour qui Morrissey s’exprime et dont il fait partie, balayant d’un revers de main les banalités que l’on entend habituellement dans les chansons de rock et de pop. Sur Panic, autre réussite du groupe en 45 tours, il nous incite ni plus ni moins à “pendre le DJ” (un slogan scandé par un choeur d’enfants!) parce que les chansons qu’il passe à la radio ne disent rien d’intéressant et ne lui parlent pas. Le morceau aurait été inspiré par la réaction de Johnny Marr après avoir entendu une chanson de Wham diffusée à la suite du flash info lors de la catastrophe de Tchernobyl, comme si de rien n’était…Autre grand single des Smiths, Unlovable: “I wear black on the outside cause black is how

I feel in the inside/And if i seem a little strange well that’s because I am” On peine à savoir si il se moque de lui-même ou si il le pense vraiment, mais c’est génial.

Sur Shoplifters of the World Unite, il dit:  “I tried living in the real world/Instead of a shell / But before I began/ I was bored before I even began.”

Si leurs chansons peuvent paraître misérabilistes, elles sont en fait une exaltation de la différence, une revanche sur l’exclusion, le mal-être, une célébration du sentiment d’être à part. Elles sont vraies, drôles, spontanées, brutes et c’est ce qui les rend touchantes. Je sais que cela fait cliché, mais en écoutant les Smiths, on se sent moins seul et davantage compris, moins anormal: on se reconnaît dans leurs chansons, on s’identifie.

Le rock étant encore une musique juvénile au temps des Smiths, on comprend que leurs chansons aient pu toucher certains adolescents et jeunes adultes. À un âge où l’on cherche sa place dans ce monde et à savoir qui on est, la musique tient une place importante et le fait que des musiciens mettent des mots sur des sentiments et des pensées minoritaires s’avère primordial et salvateur.

Les Smiths se séparent en 1987, nous laissant comme chant du cygne l’album Strangeways Here We Come, avec entres autres Paint a Vulgar Picture, chanson à charge contre l’industrie du disques et ses chanteurs jetables (une autre cible de Moz avec les médias en général), ainsi que le magnifique Death of a disco dancer. Tandis que Johnny Marr le jeune prodige de la six-cordes se retrouve à jouer avec ses héros (Pretenders, Bernard Sumner de Joy Division et New Order..), Morrissey se lance en solo avec un certain succès, mais c’est autre chose. J’ai tendance à penser qu’un groupe est comme une pizza: quand de bons ingrédients (comprenez: les membres d’origines) sont réunis, c’est délicieux. Une des garnitures avec des ingrédients différents, c’est pas mal non plus. Mais la pâte seule, la sauce tomate seule ou la (moz)zarella seule, c’est sans intérêt. Admettant cependant ma méconnaissance envers la discographie solo de Morrissey (qui m’intéresse moins, mais il n’est pas trop tard pour changer d’avis), je reconnais toutefois apprécier la splendeur qu’est Used to be a sweet boy (Vauxhall and I, 1994) et Glamourous Glue, sur les traces des Dolls (Your Arsenal, 1992)

Le Moz fait constamment parler de lui par ses sorties outrageuses et souvent terribles, tournées vers le nationalisme anglais..alors que ce nostalgique de Manchester vit depuis des années à Los Angeles. Il fait penser en cela à un Ray Davies qui aurait mal tourné. Morrissey inspire des sentiments contradictoires à son public, une partie le délaisse suite à diverses déclarations plus que douteuses, ce qui peut se comprendre: Tu pousses le bouchon un peu loin, Morrissey ! Il est l’homme de toutes les contradictions: marrant, pénible, intéressant, narcissique, romantique, cynique, odieux, brillant, maniéré, insupportable, flamboyant, ridicule. Ses fans l’aiment et le détestent en même temps. L’être humain est bizarre, l’être humain est complexe: cela se reflète autant dans les textes de Morrissey que dans sa personne. Comment une belle voix comme la sienne peut sortir de telles horreurs?  lI y a des rockers que l’on (enfin, je) considère comme des héros: Jonathan Richman, Alan Vega, Gene Vincent (héros tragique), Iggy Pop..Morrissey, lui est plutôt comme un méchant de film: malgré ses propos abjects, il sucite tout de même un certain intérêt par sa forte personnalité et son charisme. Il ne laisse personne indifférent et n’a jamais eu peur de dire ce qu’il pense et ressent vraiment, peu importe les réactions. Il faut reconnaître que c’est rare et appréciable. Si Alain Delon et Jean Marais ont été sur des pochettes des Smiths, l’image publique de Morrissey évoque celle d’une autre icône du cinéma français: Brigitte Bardot. Défendant elle aussi ardemment les droits des animaux, sa grande misanthropie l’a fait sombrer l’a fait sombrer dans une forte intolérance. Deux enragés de la cause animale autrefois admirés qui divisent: cette filliation spirituelle se retrouve curieusement chez les américains de Brigitte Calls Me Baby : leur chanteur, sous forte influence du Moz entretenait une correspondance avec BB (Brigitte Bardot, pas Benjamin Berton), ce qui a inspiré le nom du groupe.

En somme, Morrissey est un con, mais c’est notre con. Et sans doute un peu fêlé. C’est ce membre de la famille aux propos contestables qui nous fait rouler des yeux, mais qu’on aime quand même. Johnny Marr est un grand guitariste et un brave gars. Andy Rourke est mort en 2023, paix à son âme. Mike Joyce fait de la radio et continue de tracer sa route: il a entres autres joué pour PiL et les Buzzcocks et dernièrement sur scène avec Pete Doherty. Les Smiths restent intemporels et continuent de toucher jeunes et moins jeunes: preuve en est par le récent documentaire amateur bien fait et fourni du vidéaste Vincent c’est moi , et de Lucy, jeune anglaise qui analyse sur Instagram l’œuvre et les influences des Smiths et de Morrissey sous le pseudo de My life is a pigsty. The Queen is dead a quarante ans, et cette chronique a quarante ans de retard.

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