Mathieu Durand / Talk Talk – Laughing Stock
[Discogonie / Editions Densité]

7.4 Note de l'auteur
7.4

Mathieu Durand - Talk Talk Laughing StockOn a très longtemps fait partie de ceux qui ne voyaient pas avec Talk Talk ce qu’il y avait à voir ou à entendre. Pour dire la chose, on n’avait jusqu’alors été exposés qu’aux “grands” morceaux bien connus du groupe qu’on trouvait très cools à chantonner et à regarder au top 50 de l’époque. La postérité critique de Talk Talk nous avait paru quelque peu incompréhensible jusqu’à ce qu’on lise le bel ouvrage de Frédérick Rapilly consacré à Mark Hollis, l’Art de l’effacement.  Cette première biographie de l’artiste nous avait mis sur la trace de cette idée alors saugrenue selon laquelle il y aurait eu du génie dans cette affaire… et plus que par exemple… chez Tears for Fear et quelques autres groupes du voisinage.

Le petit livre consacré par Mathieu Durand, journaliste et ancien rédacteur en chef de Jazz News, aujourd’hui programmateur musical chez FIP, au dernier album du groupe, Laughing Stock (1991), prolonge la démarche de Rapilly et continue d’expliquer avec brio les 1001 talents et 1001 folies du compositeur en chef des Londoniens. Selon la recette habituelle de la collection Discogonie, le livre se présente en quatre-vingts pages et quelques autour d’un préambule/exposé du contexte/développement général plutôt plus conséquent que d’ordinaire (il occupe plus de trente pas en tout) et d’un examen titre à titre des six morceaux qui composent cet album mystérieux et que l’auteur et les critiques qualifient de “suicide commercial” de la part d’Hollis. Il ne sera joué sur scène, jamais donné en public du vivant d’Hollis.

Durand rappelle opportunément que Laughing Stock sort à quelques jours/semaines d’intervalle avec le Nevermind de Nirvana et le Appetite for Destruction de Guns n’Roses, preuve s’il en est que ce disque lent et effondré était tout sauf aligné sur son époque. L’argument n’est évidemment pas décisif (il y a aussi du Stereolab, les Field Mice, Saint Etienne, ou Heavenly la même année) mais il est clair que ce disque de pop n’en est pas un et qu’avec des chansons qui émargent toutes entre cinq et dix minutes, le format radio friendly n’était pas ce que recherchait le groupe.

La première fonction du livre est bien entendu de nous donner envie de réécouter ce disque et de découvrir à quel point il était bon. Comme l’écrit Durand, le problème posé par Laughing Stock quand on l’écoute ou le réécoute, c’est que c’est typiquement un disque qui se passe de commentaires. On prend en pleine poire son ambition, son caractère avant-gardiste, sa dimension au même titre qu’on reste scotché devant (par exemple) le Tilt de Scott Walker. Cette singularité du disque tient à son enregistrement (on ne divulgâche rien, dans le noir, la douleur, dans la folie douce) mais aussi et avant tout au produit de celui-ci qui réussit le prodige d’être à la fois spectaculairement différent mais en même temps peu démonstratif. L’originalité ne saute pas aux oreilles lorsqu’on emprunte la porte d’entrée, Myrrhman, sorte d’immersion ambient et oiselière qui nous a toujours fait penser à une version chantée du O’o de John Zorn (2009), un disque naturaliste et solaire à la grâce infinie. Pour dire la chose, on préfère Zorn et on n’aurait pas tout retenu de Laughing Stock s’il n’y avait eu derrière l’incroyable Ascension Day qui est selon nous le coeur battant du disque. Le chant de Hollis est ici fascinant, soul. Durand raconte comment Hollis et son compère Tim Friese-Greene ont imposé à leur batteur de jouer en continu sans vraie instruction pendant plus de douze heures d’affilée et durant plusieurs jours, afin de retenir une séquence, des séquences par dessus lesquelles ils ont ensuite improvisé et tenté de dégager un “schéma” ou un chemin vers le morceau lui-même. Le résultat est stupéfiant et rendu complètement hallucinant et hors norme par sa séquence finale de guitares rugissantes. Le morceau appartient autant à la pop, au rock, qu’au jazz ou à une sorte d’acid jazz progressiste, hybride et unique en son genre. Il vaut mieux écouter le disque que nous lire en train de paraphraser… le livre qui le commente. On soulignera juste que Durand mêle très intelligemment une analyse des textes et de la musique, équilibrant pour un vrai plaisir de lecture les observations et le récit des quelques anecdotes liées à l’enregistrement ou à la promotion du disque.

Il n’est pas certain qu’un tel album, organique et paradoxalement instinctif, fait de sensations pures, ait besoin d’être précédé d’un long discours et c’est ce qui est plaisant dans ce format court : on en a pas trop à digérer, pas trop pour nous séparer du disque, mais juste ce qu’il faut. Durand expose de manière amusante la réaction de la maison de disques à l’écoute de l’album mais aussi celle de la femme de l’ingé son Phil Brown qui, après avoir découvert le disque qui avait failli rendre fou son mari… et soumise à l’enthousiasme de celui-ci devant le produit fini, avait écouté silencieusement le LP avant de s’en retourner à ses activités sans un mot. Ces attitudes devant ce disque assez mystérieux sont toutes légitimes : indifférence, adoration, émotion extrême. On peut trouver Laughing Stock prétentieux et suffisant comme on le ferait alors pour tout compositeur pop cherchant à aller y voir plus loin, plus haut… mais aussi s’arrêter dessus, autour, devant et en considérer l’audace formidable, l’étrangeté vibrante. C’est cette attitude de surprise et de curiosité amusée et séduite qu’on préférera et qui, à notre sens, célèbre le plaisir de l’écoute autant que le “génie” supposé, méconnu ou reconnu de Mark Hollis. Comme ce dernier le souhaitait, il n’y a que le disque qui compte. Jamais que le disque. Ce livre qui n’en fait jamais trop garde cela en tête et c’est ce qui en rend la lecture si intéressante.

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