Il y a une époque assez lointaine désormais où l’Englishness et la pop entretenaient des rapports étroits, une époque où on pouvait reconstituer assez aisément l’histoire culturelle de l’Angleterre à travers la seule analyse des textes des chansons de Morrissey, Martin Newell ou Daniel Treacy. Matthew Edwards, qui vient de Birmingham, fait partie de cette trempe de songwriters anglais dont la nationalité se devine assez aisément dès qu’on l’entend chanter et les titres des chansons de ce nouvel album, The Small Heath Book of The Dead, écrit au retour d’un séjour de plusieurs années en Californie, ne trompent guère tant les références sont explicites : le poète Betjeman à l’entame, cette New English Library qui suit, Old Albion et on en passe : vous ne trouverez pas “plus anglais” que ce recueil de chansons mais surtout, ces temps-ci, pas plus élégant, mieux écrit et plus classe à l’écoute.
Edwards fait partie de ces chanteurs auteurs qu’on suit et sur lequel on écrit moins qu’il ne le faudrait. Son oeuvre parle pour lui depuis les Music Lovers jusqu’à ses Unfortunates (un nom de groupe formidable) et fait se côtoyer textes littéraires et pop à guitare, mâtinée d’accents jazzy ou de décrochés californiens. Car, s’il y a de l’englishness chez Edwards, il y a aussi du soleil et beaucoup de légèreté et de sophistication dans les arrangements. Le nouvel album démarre superbement avec l’enchaînement du biographique The John Betjemen Blues, chanson qui nous projette au coeur d’une inspiration faite de fantômes littéraires et culturels, de références arty et d’envies de pop, et de l’encore meilleure New English Library. La voix a de faux accents morrisséens sur le premier titre. Elle fait penser à l’excellent Micko Westmoreland sur la deuxième, avec une scansion nordiste appuyée et qui détache les syllabes avec une délectation poétique. L’accompagnement est discret, conduit par une guitare acoustique qui joue des éclipses pour mettre en valeur le texte. The Redgraves a des accents graves et nous renvoie (en pensée) à l’époque où Suede alignait des faces B remarquables, pop, crâneuses et délicieusement ralenties. Entendre Edwards chanter comme si sa vie en dépendait : “Oh, Johnny, oh, Johnny, oh no….” nous rappelle instantanément pourquoi on a toujours considéré la pop anglaise supérieure à toutes les autres. Le ton est dramatique, théâtralisé, les enjeux romantiques sublimés et déclamés comme si on évoluait encore entre adolescents. Il y a toute une Angleterre désuète mais magique, des Joe Meek, des Felt, des Britten, Wilde et autres totems anglais qui affleure sous la plume de Edwards et qui donne à sa pop une saveur sans pareil.
Bad Timing est notre morceau préféré du disque, un éloge du loser magnifique qui s’appuie sur l’évidence :” he wasn’t bad, he has bad timing. He learned the truth but it was bad timing. He married well but he had bad timing..” Cette chanson est à tomber, désespérée, d’une simplicité et d’une efficacité totales, chantée avec juste ce qu’il faut d’émotion et d’emphase et servie sur son final par des accords de western américain pour lui donner une ampleur extraordinaire. On en fera sûrement l’une de nos chansons favorites de l’année. Attention à ne pas enfermer Edwards dans une caricature de pop à l’anglaise littéraire et affectée : c’est un mélodiste qui peut, à l’occasion, sonner plus rock, plus rapide et plus sec. C’est le cas du morceau titre, nerveux et incisif, qui témoigne d’une énergie et d’une frustration contenues qui sont emmenées par une instrumentation variée, cuivrée et pleine de fougue. On pense ici à une version maîtrisée et pas pompière pour deux sous de My Life Story. Le saxophone apporte une saveur orientale et mystérieuse impeccable qui invite à la rêverie. L’album est assez ramassé (9 chansons) et a l’avantage de ne regrouper que de très bons morceaux. Experimental Theatre est une chanson qui raconte la manière dont le narrateur a été quitté par une fille qu’il avait initiée à la culture avancée, au théâtre, à Romain Gary et à d’autres. C’est à la fois amusant, bien fait et un peu triste, cruel aussi. Je l’ai perdue au profit du théâtre expérimental, se lamente-t-il. Le mélange de haute culture et de pop anglaise est absolument délicieux. Harriett High a des allures de bossa nova. On pense au Buster Poindexter de David Johansen, en moins kitsch, et en version anglaise. Le genre de chansons qu’on écoute dans un bar en sirotant un martini olive avant de rentrer à Birmingham ou au Cambodge par le dernier train. Le final est magistral. On a conscience d’aligner les références un peu gratuites, sans doute pour répondre à l’auteur, mais on a jamais rien écouté de plus cool et de plus anglais que Matthew Edwards vs Himself depuis les albums américains des Kinks, soit le genre de musique géniale, enthousiaste et self conscious, que plus personne n’écoute de nos jours mais que l’on pourra fréquenter sans jamais se lasser pendant les quarante prochaines années. Old Albion est le genre de trucs qui fait passer la poésie de Pete Doherty pour un truc de collégien.
The Small Heath Book of The Dead vous permet d’emmener l’Angleterre dans votre poche. C’est un précipité de tout ce que vous avez jamais aimé dans la pop anglaise, le ciel gris, la pluie, les larmes et la dignité à fleur de peau, la littérature, l’amour et la faillite. C’est moderne et victorien, élégant et désolé, le genre de disques qui vous donnera éternellement l’impression que vous êtes le SEUL à l’écouter.
Tracklist :
01. The John Betjemen Blues
02. New English Library
03. The Redgraves
04. Bad Timing
05. The Small Heath Book of The Dead
06. Experimental Theatre
07. Harriett High
08. Matthew Edwards vs Himself
09. Old Albion

