Michel Cloup Trio – Les Ateliers du vent (Rennes, avril 2026)

Il y a quelques semaines la factory rennaise, poétiquement baptisée Les Ateliers du Vent, accueillait un double plateau, composé du Michel Cloup Trio et de Zëro, servi par l’excellent tourneur et promoteur de talents atypiques La Station, en collaboration avec le label Ici d’Ailleurs. Cette ancienne usine de moutarde est la quatrième incarnation pour cette association. Les Ateliers du vent, dont l’idéal revendiqué est à la fois la collégialité et le croisement des usages afin de renouveler les pratiques artistiques et culturelles, sont nés en 1997 avec le squat d’une demeure bourgeoise abandonnée. L’aventure se structure puis bénéficie d’un début d’appui municipal qui l’amène à investir un ancien immeuble d’habitation, attenant à un grand atelier d’artisans. Tout en se développant, elle quitte ensuite l’Est rennais et déploie ses multiples activités à l’ouest de la capitale bretonne, en bordure du quartier de Cleunay, le long des voies de chemin de fer. Ce quartier, alors un peu excentré, qui n’était qu’une friche lors de l’arrivée des premiers artistes est maintenant résidentiel, vivant et bien connecté au centre-ville suite à l’arrivée récente du métro. Les lieux bénéficient pleinement de l’activité débordante de cette véritable ruche culturelle où le spectacle vivant, les arts plastiques, la musique et la convivialité d’une cantine et d’un bar permettent de déployer une multitude d’événements tout au long de l’année.

Michel Cloup Trio - Rennes, avril 2026

C’est un habitué des salles rennaises qui est accueilli en ouverture ce soir aux Ateliers du vent. En effet, Michel Cloup n’est plus une jeune pousse. L’artiste qui se présente ce soir sur la scène des Ateliers du vent incarne 35 années d’une carrière irréprochable et sans concession qui se décline sous les multiples aspects de groupes emblématiques et de projets plus confidentiels. Du Metalvox Ep de Lucie Vacarme au Michel Cloup trio, en passant par Peter Parker Experience et évidemment Diabologum et Experience, Michel Cloup s’est imposé comme le conteur insatiable d’une époque confuse, décadente et de plus en plus sombre et incandescente. Si ses multiples tournées l’ont donc amené à fouler une bonne partie des scènes rennaises, il était accueilli pour la première fois aux Ateliers du Vent. Dans cette salle dépouillée, aux allures post-industrielles, qui offre un espace généreusement ouvert et sans fioriture, la musique sombre et les constats grinçants de Michel Cloup trio ont trouvés un écrin tout indiqué. Sur cette petite scène, Manon Labry à la guitare occupe la gauche, dynamique, légèrement en retrait, elle donne la réplique avec sa Fender Telecaster à Julien Rufié qui, derrière ses futs, se présente de profil et occupe la droite du plateau, tous deux encadrent Michel Cloup qui, armé alternativement d’une imposante Squier IV et d’une Jazzmaster dont le verni est constellé des éclats de son âge, manie avec autant d’aisance les accords que les vers.

Michel Cloup Trio - Rennes, avril 2026

Le set est ce soir quasi intégralement consacré à l’interprétation des titres issus du dernier album, à l’exception du tubesque Mon ambulance, issu de Backflip au-dessus du chaos. À l’image du LP, le son est dur et rugueux. Ponctué par des beats appuyés, comme les pulsations d’un cœur paniqué, sous des tempêtes de guitares noise, soutenues par des collages, Michel Cloup déclame, en de longs monologues, dans un flot de spoken words, empruntant autant au hip hop qu’au noise rock, avec de fugaces incursions dans une pop aussi sophistiquée qu’expérimentale, pour livrer des contes modernes désillusionnés. Cette alchimie explosive suscite beaucoup d’interrogations sans véritables réponses, et nous confronte tour à tour à l’absurde, à l’affliction, au désenchantement, et parfois même à l’émerveillement contemplatif.

Michel Cloup Trio - Rennes, avril 2026

Le set s’ouvre par les aboiements et la puissance incantatoire de La honte, suivie de la colère rentrée, nimbée de joie et d’ivresse de l’hypnotique Catharsis. Après ces deux premiers coups percutants, c’est ensuite la longue énumération de mots de notre époque, égrenés dans Le Poison / L’Antidote, qui s’impose comme autant de nuisances et dont la litanie cherche à disperser les toxines dans l’espoir d’une thérapie. David, Goliath et Godzilla revisite ensuite, de manière absurde et caustique, les figures bibliques et coraniques de David et Goliath dans une rencontre improbable avec la figure emblématique de la culture populaire japonaise. Cette rencontre, aussi inquiétante que jubilatoire, cherche tout autant à retrouver David qu’à remettre les mots à leur juste place. Après 2027 et son angoissant horizon, Place du Ravelin nous accorde un moment d’une douceur quasi aérienne, un regard zénithal qui semble flotter au-dessus d’une place toulousaine. Ce récit poétique sautillant est un apaisement bienvenu, une forme de journal composé de notations automatiques, des énumérations pointillistes de faits quotidiens observés par un regard curieux et bienveillant. Avec Mon Ambulance, la sirène de l’urgence s’impose dans un tableau chaotique et absolument désenchanté. Puis, Le début d’un autre fin s’immisce comme une sorte de cri d’alerte, fondé sur des rappels tirés de notre histoire collective récente et sur le dépassement des évidences debordiennes et orweliennes, ce titre reviens sur le son de la sirène, comme un avertissement noyé dans des couches de guitares saturées, auquel répond le hip-hop old school et aussi survolté qu’implacable de H&M (Hachoirs et Machettes), puis le martial et déstructuré R.I.P, scandé sous les stridences d’un nouveau son de sirène, avant le grand exutoire sonique final, l’instrumental Sisrahtac, qui clôture le set en s’étirant sur une boucle chaotique.

Michel Cloup Trio - Rennes, avril 2026

Avec ce set, Michel Cloup prouve une fois de plus que ses mots, très engagés et parfois inconfortables, sont comme autant de lames, d’épaisseurs, de plasticités et de résistances diverses. Le Michel Cloup Trio est un outil polymorphe qui ouvre inlassablement le chemin avec sa faux ou sa machette, qui fend de sa hache grossière, qui dissèque sous l’action de son scalpel, qui déchiquette avec son hachoir, ou encore rase au plus près avec son coupe choux, qui épouse les surfaces souples et rebondies, caresse tout en tranchant. Mais ce que fait encore le mieux ce trio c’est de déboiser bruyamment nos idées avec une tronçonneuse Stihl, celle-là même dont la représentation, signée par le peintre Stéphane Arcas, orne la pochette du dernier album.

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