Momus / Humperstinck
[Autoproduit]

9.6 Note de l'auteur
9.6

Momus - HumperstinckOn se méfie souvent de ces artistes qui sortent des disques comme ils changent de salopettes. Momus fait partie avec Stephen Jones de Babybird des rares exceptions qui, malgré une productivité exceptionnelle, entretenue pour le premier sur quasiment quatre décennies, se maintiennent à un niveau de qualité remarquable. Humperstick vient confirmer en cette rentrée après l’excellent Mannequin, sorti il y a six mois à peine, qu’il est clairement sur un pic de créativité et capable d’enchaîner les morceaux sans décevoir. L’Ecossais aura non seulement composé plus d’une trentaine de pièces en six ou sept mois mais ajouté à cela un disque plein de covers de Polnareff, sans – et c’est sans doute là l’incongruité – que personne n’en dise un mot ou presque.

Depuis Paris où il vit désormais depuis quelques années, Momus dispose d’une liberté de créer presque totale, composant et enregistrant en autonomie, et diffusant sa musique titre après titre sur son bandcamp en format numérique, avant de la rassembler en LPs et de la faire publier en format physique dans la foulée. C’est ce qui devrait arriver à nouveau avec cet Humperstinck, qui compte pour l’heure 13 titres et qu’on pourrait retrouver en version CD d’ici la fin de l’année. Comparé à Mannequin, Humperstinck est encore plus brillant et marquant. Momus y mélange des développements poétiques, majoritairement déprimés et parfois même suicidaires, sur sa position d’outsider solitaire et des portraits à plat d’existences communes et un brin désolées. Le ton est globalement sinistre, voire carrément désespéré mais soutenu par des mélodies primesautières, parfois tubesques, et une synthpop qui est aussi légère qu’une ballerine aux entrechats. On peut citer à titre d’exemple le terrible No Longer Human qui se chantonne le sourire aux lèvres et presque en sifflotant alors qu’il ne parle que de choses tragiques : la tentation du suicide d’abord puis la résignation du narrateur/artiste à mener une vie sans grand intérêt auprès d’une femme qui lui importe peu.

Corrupted by teachers
Throughout a lonely childhood
Learning to be
An actor in their play
Acting like others
To hide my otherness, but
Always afraid
I’d give myself away

No longer human
Painting a painting
Revealing me as
The bogeyman
I am an artist
No longer human
Here in the middle of everyone

La chanson est enlevée, séduisante alors que le protagoniste s’enfonce dans une vie sans relief ni attrait. On se croirait chez Melville et son Bartleby, mélange amusé de désespoir et de décontraction. Sur Bastard’s Gallery, au texte divinement pop, Momus évoque mois à mois les amours d’une femme qui butine les hommes comme une abeille les fleurs. Le titre est chanté à plat en mode spoken word, pour souligner la répétition des “patterns” amoureux. Chaque amant est brillamment décrit en 2 ou 3 lignes/vers incisifs et qui suffisent à dire la médiocrité et la déception associées à ces relations éphémères. On ne citera que novembre et décembre pour rendre justice à ces petites miniatures succulentes :

November sent a vampire
Who claimed he was reformed
Yet every time he kissed your neck
You died and were reborn

December ended badly
With comic Shane
He made love like a punchline that
Never came

Le reste est à l’avenant. On peut évidemment écouter Momus d’une oreille distraite et se délecter de cette synthpop maladroite et lo-fi qui a des allures sympathiques et confessionnelles. Mais on peut et on doit aussi prendre le temps de disséquer chaque chanson et de lire les paroles. Car, par delà sa capacité à composer des mélodies accrocheuses – l’ouverture The Clown At The Battle vaut vingt chansons de Neil Hannon et de sa Divine Comedy en variété et en dynamique – Momus s’impose comme un parolier hors pair et incroyablement talentueux. Chaque chanson est bâtie comme un roman, avec une exposition, l’introduction d’un personnage et le développement d’une “intrigue” ou d’une situation. C’est cette dimension romanesque au cœur d’un format pop qui permet aux arrangements de prendre de l’ampleur et de porter si loin : l’imagination et la fantaisie fonctionnent à plein, stimulées par des images saisissantes et inattendues.

On adore la somptueuse balade, Mixed Metaphors, qui nous offre une succession d’images inédites et nous propulse sous l’eau d’un lac/d’un étang où gît peut-être un navire naufragé. Des amants y reposent, chantés par ce qui pourrait être un… têtard poète et philosophe ou… leur âme évadée. Qu’il s’adresse à Diogène sur Mr Diogenes ou à lui même, en train de se regarder dans le miroir sur le glaçant The Hydra, Momus nous confronte et se confronte en permanence à son étrangeté. Qu’il s’interroge sur son visage, sur ses amours, sur sa place dans la société, c’est ce rapport tordu au monde (j’en suis sans en être) qui est au coeur de son travail récent. A la détresse de l’acteur perdu dans ses multiples identités, succède ici une dramaturgie personnelle peuplée de personnages mythologiques ou littéraires : Nausikaa, la princesse qui lave son linge et accueille Ulysse pour le perdre, ou encore l’arpenteur K. tiré du Château de Kafka qui s’exprime sur le burlesque et déroutant Land Surveyor. The Circus Ring of Hell est tout aussi impressionnant : le narrateur, décédé, y est emmené aux enfers dans le “cercle du cirque” et se rémémore toutes les épreuves qu’il a subies depuis son enfance jusqu’à sa vie amoureuse. Le dernier couplet concentre sans doute les éléments… du monde réel qui terrifient l’homme cultivé et sophistiqué qu’est Momus, arrachant un sourire à l’auditeur qui appréciera la justesse de la description :

O Charon, ferryman of the Styx
Don’t carry me back to the world of pricks
With their two-stroke motorbike klaxon horns
Bad actors in emotional porn
Suicide bombers born to bomb
In the circus ring of hell

Le cercle du cirque se révèle ainsi non pas sous terre mais bien être le monde dans lequel on vit depuis toujours. Le désastre est permanent, les existences brisées et tenues en place par la seule puissance d’une pop enchanteresse et consolatrice. The Breakers, une chanson qui ne semble pas s’embarrasser d’images écran et sonne comme la plus intime de toutes, est aussi la plus sinistre et banalement terrible. Momus y célèbre à nouveau son allégeance au dieu du rire, de la raillerie et de l’ironie dont il a emprunté le nom, comme seul moyen de supporter ce qui nous arrive :

So laugh your way through life whether you’re up or you are down
Laughing is the only reason we keep you around
I know you’ve had a tragedy, I know you’ve lost the game
But stick around and watch somebody win it all the same

Humperstinck est un disque d’une richesse folle et d’une sophistication extrême, un jeu de pistes et un terrain d’interprétations et d’exégèse presque infini, qu’on peut aussi écouter avec allégresse et sans y prendre garde et trouver cool comme aucun autre. C’est ce qui est fabuleux et sidérant ici : ces niveaux de lecture qui nous sont proposés et qui réalisent le projet fou de la pop, mettre à la portée de tous des idées et des émotions qui ne tiendraient pas si elles étaient exposées dans des traités et des romans de 800 pages. Sans doute ne faut-il pas s’étonner que Momus ne soit pas reconnu à sa juste valeur : cette façon de composer est de plus en plus rare et associée à une époque en passe de disparaître où écrire des chansons était un moyen de courir après l’art global, de peindre et de faire de la littérature, de tirer des lignes vers le passé, le futur et l’intérieur de soi. Il faut en profiter avant que cela ne passe pour de bon.

Pour rappel, Momus sera en concert au Festival Outsiders le samedi 26 septembre. Lien Billetterie. 

Tracklist :
01. The Clown At The Battle
02. No Longer Human
03. Bastard’s Gallery
04. Mixed Metaphors
05. Mr Diogenes
06. My Black Fingernails
07. The Hydra
08. Nausikaa
09. The Circus Ring Of Hell
10. Apokatastasis
11. The Breakers
12. Schlubs and Bozos
13. Land Surveyor

Liens :
Le site de l’artiste
L’artiste sur Facebook

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