Momus / Mannequin
[Autoproduit]

9.6 Note de l'auteur
9.6

Momus - MannequinMomus ayant pris la bonne/mauvaise habitude d’ajouter des titres à ses albums numériques, on se résout, après quelques semaines d’attente, à rendre compte de son nouvel album, Mannequin, qui compte pour l’heure 15 morceaux et pas un de plus. Les ajouts récents n’ont pas forcément changé ce qu’on voulait en dire sur la foi des 12 ou 13 sortis initialement : après Aktor et Quietism l’an dernier, l’Écossais est dans une forme insolente et aligne, dans l’indifférence quasi générale, des disques épatants d’intelligence et de raffinement pop.

Il ne suffit évidemment pas d’écrire ce genre de compliment pour qu’on y croit. Si Mannequin est si bon, c’est pour trois raisons principales. La première, c’est que Momus est revenu de ses expérimentations qui l’avaient vu s’amuser avec l’IA ou composer des chansons “K pop”. On avait accueilli avec bonheur son “retour aux fondamentaux” d’une pop “pure et parfaite” caractérisée par une certaine économie de moyens, une éthique DIY et disons un bric à brac synth pop qui lui va bien au teint. Comme Lawrence de Felt ou Daniel Treacy des TVPs (période tardive), Momus n’est jamais aussi bon que lorsqu’il affiche une certaine modestie sonore qui donne à ses chansons bidouillées et bringuebalantes des allures de joyaux miniatures. C’est exactement ce que l’on ressent ici, dès l’entame, brillante, brouillonne et sous produite, Lost In Love, cette sensation d’entrer dans une chanson qui est à peine sortie du four, grésillante et qui vibre de vie sous les oreilles. Le son est épais, il y a du flou partout mais un sens qui émerge droit et fort d’une fabrique artisanale qui tourne à plein régime. On retrouvera cette “facture” brute dans le bowien 4×4, peut-être le meilleur morceau du disque, et bâti comme une spirale descendante. Le narrateur n’en peut plus : cela claque/craque de partout tandis que le chanteur enfonce le clou à coups de “what can you do but go down ?” répétés et pervers.

Mannequin se présente comme un cycle de chansons déployé dans un univers vaguement futuriste où rien ne se passe comme il faut. La menace politique est présente. Celle d’une dictature, qui combat la liberté de penser et conduit la déshumanisation. (The Claw Republic). L’homme Mannequin est le produit de cette oppression, mi-homme, mi-marionnette dont la liberté a été réduite à rien et qui est dépassé par l’IA dans tout ce qu’il entreprend. Il se dégage de la synthpop galactique du single un désenchantement et une tristesse folles. L’électro n’a pas l’élégance stylée des Man Machine de Kraftwerk mais un côté déséquilibré qui fait penser aux robots mal fichus du I Hear A New World de Joe Meek ou à l’aspect boîte de conserve des Dalek.

Mannequin, mannequin
Who the hell are you?
Mannequin, mannequin
What the hell is left for you to do?
When artificial life
Can do everything better that you can
You belong in a museum
Or in a human zoo, man

Momus se délecte de l’effondrement de l’homme. Il contemple avec compassion et regret le résultat d’une débâcle XXL qui lui tirerait presque une larme sur l’émouvant Neversay. Les claviers désaccordés accompagnent une désorientation qui s’apparente à un retour en enfance. L’homme pouvait-il deviner ce qui allait lui arriver ? N’avait-il pas été prévenu ? Avec Hatefulness, l’Écossais signe l’un des coups de génie dont il a le secret en venant investir la carapace calcaire du Decades de Joy Division. Il remplace le “here are the young men” par un “here are the old men” qui situe immédiatement le portrait au bout du bout des temps. La démarche droite et noble des jeunes hommes est remplacée par un défilé de béquilles et d’échecs. C’est sinistre et sépulcral, mais tout aussi beau et subversif que la version initiale. Le “where have they been” de Ian Curtis trouve sa réponse dans un puits sans fond où toutes les illusions ont été englouties et les personnages ramenés à la “nothingness”, ce néant qui les caractérise. C’est affreux et sublime, baigné dans un son drone qui ajoute à la déprime et à la confusion. Mannequin est un disque qui met mal à l’aise et joue avec brio d’un rapport pervers à la naïveté et à des sonorités pop ou enfantines. On retrouve ce contraste entre la forme (une comptine, une confession pleine de douceur et de légèreté) et le propos (la peinture torturée et horrifique du Japonais Daisuke Ichiba). La perversion sexuelle comme souvent chez Momus est une réponse possible à la dépersonnalisation. Elle est dans toute sa monstruosité (il insiste sur la figure de la femme au cache-œil, un dessin célèbre du peintre qui fait écho au chanteur), sa bizarrerie sexuelle un refuge où la sensibilité peut s’exprimer et l’humanité subsister. En mode Gainsbourg, il signe une belle chanson érotique avec Vastly Ghastly Grizzly avant de plonger dans une seconde partie du disque qui sera plus aérée et dominée par la féérie et les constructions imaginaires.

Il convoque les créatures de la forêt et des landes irlandaises sur Ballyshannon (et son flutiau d’arrière-plan), les créatures aquatiques en se dépeignant comme une pieuvre flasque et sans vigueur lorsque l’amour l’abandonne. The Octopus est une chanson burlesque et qui est l’une des premières qui ne soit pas entachée par une menace ou un double fond plus sombre. De là à se croire chez Neil Hannon, il n’y a qu’un pas qu’on ne franchira pas. On retourne immédiatement après à la mort avec le vibrant Afterlife, sans conteste l’un des sommets du disque. On ne peut pas faire l’économie de lire le texte en son entier, tant il est remarquable et empli de finesse.

You never could stand being late
When you’d arrived at such a high
So evolved that you’d vibrate
With the sheer joy of being alive

But you got sick and something slipped
Time’s horrid arrow did its trick
And all you’ve left us is delight
I wish you well in your long night

The perfect vision of the me
That you were really born to be
You kept yourself well occupied
With all the pleasures of the night
And were you hyperevolute?
Something ahead of us and fine
Will we catch up with all the clues
You liked to scatter from your mind

But you got sick and something’s changed
You joined the dead, it’s very strange
You’ve had your day and it’s your night
I wish you well in afterlife

L’accompagnement est tout aussi singulier, avec ces petites astuces rythmiques, ce clavecin d’arrière-plan et cette sorte de cornet qui apparaît et disparaît. La sensation est étrange et immersive : on plonge dans une réalité alternative qui figure cette afterlife presque accueillante et désirable. Momus tente de retrouver ses esprits en prônant le cocooning sur le timide et délicat Decency mais se fait vite rattraper par la patrouille. On pense ici autant à Orwell qu’à Lewis Caroll (et à sa reine de cœur). Le fascisme rampant est partout et ne laisse que peu de répit, si bien que le “personnage principal” se perd aussi devant une mer glauque qui ne devient supportable que lorsqu’il s’enivre. (The Sea, The Sea). Le final a une fonction presque consolatoire dans un disque qui est fait de tourments et de harcèlement.

Mr Sliding Sideways (littéralement Monsieur Pas de côté) accueille des sonorités jazz, des cuivres, le tout dans un bruissement fin et une fois encore envaporé d’inquiétude. Est-ce qu’il y a vraiment une issue ou n’est-ce qu’une énième manière de s’écrouler ? Le texte est ambigu et fait écho au dernier morceau, un final mythologique et gentiment hermétique, où il est question de vieil homme, d’une déesse et surtout de cette renonciation (l’apostasie) à toute croyance en dieu, au futur ou à une vie meilleure. Si le sens n’est pas certain, il est possible que Mannequin s’achève sur ce morceau en forme de dernier souffle (Old Apostasy), qui n’est ni gai, ni triste, mais empreint d’une forme de soulagement et de paix qui tient à la résignation et à l’abandon des illusions. Le texte (et encore le texte) est d’une poésie assez fantastique et fascinante qui échappe à toute tentative de résolution :

And I’m being kept away from you
Someone’s given me the key to nothing new
The goddess of revenge thumbs her nose at me
Lingering for selfies at the end of all agony

La figure de la déesse de la vengeance qui réclame des selfies jusqu’à la fin des fins. Cette image d’une clé qui ne donnerait sur rien de nouveau et d’exaltant. Ces images sont imposantes, excitantes, d’une complexité qui laisse place à l’imagination, au rêve et à l’espoir. Ce dernier morceau donne pour ainsi la clé du disque : c’est dans ce long récit d’une dégringolade, dans ces descriptions d’un monde tordu, fracassé et oppressant, que le rêve émerge par la pop, par la poésie et la musique de Momus. Paradoxalement, Mannequin est sombre et résolument désespéré mais aussi un exercice d’évasion et de divination en soi qui nous projette dans un réservoir de sons, d’images poétiques, qui finit par constituer une bulle à part, de protection, de songe et de réinvention de soi. Le miracle tient dans cette capacité à dépasser le tourment par la naïveté, à dépasser l’agression par le chant, à anéantir le mal par la beauté. Ça pourrait passer par une intellectualisation à outrance mais ce n’est pas le cas. Un gamin de trois ans se rendrait compte que Momus rachète les maux de l’époque en poussant ses chansons dans et contre le monde, et au milieu de l’indifférence générale. L’écouter procure un frisson de plaisir et de soulagement, l’idée qu’on a “gagné notre journée” et que tout pourrait s’améliorer. Mannequin a la grâce des musiciens qui jouaient du piano sur le pont du Titanic.

Tracklist :
01. 4×4
02. Lost In Love
03. The Claw Republic
04. Mannequin
05. Neversay
06. Hatefulness
07. Sexual Sickness
08. Vastly Ghastly Grizzly
09. Ballyshannon
10. The Octopus
11. Afterlife
12. The Decency
13. The Sea, The Sea
14. Mr Sliding Sideways
15. The Old Apostasy

Liens :
Le site officiel de Momus
L’artiste sur Facebook

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