Entre les virées printanières des jours fériés et les affres de la quotidienneté, il ne fallait pas pour autant baisser le rythme pour filer le train de l’actualité musicale, avec la parution officielle, enfin et sur supports physiques, de quelques albums majeurs de l’année 2026 : TRAITRS, Johnny Dynamite, The Reds, Pinks and Purples, Kevin Morby, Darksoft, The Twilight Sad, Requin Chagrin, José Gonzalès… il y a de quoi y passer ses économies, provoquer des crises familiales et amputer le budget des prochaines vacances. Et on a à peine le temps d’apprécier ces albums de haute facture que, déjà, quelques anciens font leur retour : les increvables The Afghan Whigs, les inattendus Delphic, et hors concours, Boards Of Canada dont la résurrection constitue évidemment un évènement majeur. Bref, cela fait pas mal de choses à écouter, pour se conforter et se réconforter, s’assurer et se rassurer. Sans pour autant dénigrer de faire des découvertes, de ne pas perdre l’envie d’aller fureter chez des artistes qu’on suit au long cours ou de tendre l’oreille vers ailleurs.
01 – The Afghan Whigs / Duvateen
Revenus des enfers à l’occasion d’un single de reprises immaculées (Fake Like / Downtown – 2026), les ancêtres The Afghan Whigs annoncent un onzième album (ou à peu près, tant leur discographie est foisonnante depuis leurs débuts à la fin des 80’s). Le groupe de Cincinnati emmené par l’inusable Greg Dulli bénéficie d’un incroyable retour de flamme, en revendiquant explicitement comme toujours une influence soul pour hybrider son power-rock. La production sert à merveille cette composition qui enfle crescendo avec des violons incandescents jusqu’à l’embrasement final. Irrésistible.
02 – Kevin Morby / Badlands
Il y a toujours de l’émotion, parfois de la tension dans les compositions de Kevin Morby. Même depuis treize ans qu’il œuvre en solo pour notre plus grand bonheur (Woods s’en sort très bien sans lui), on n’a pas souvenir d’avoir entendu l’Américain s’emporter, se laisser submerger. Sur le nouveau single extrait de Little Wide Open (Dead Oceans), on sent poindre le moment où il va tout envoyer valdinguer. Des chœurs chamaniques l’incitent à monter dans les tours, il menace, commence à gronder, on imagine qu’il va se mettre à vociférer, cracher son fiel, vider sa bile, mais une fois encore, il se contient, ravale sa douleur. Mais jusqu’à quand et à quel prix, pourra-t-il encore et encore juguler ses états d’âme ?
03 – Widowspeak / No Driver
Au sein de l’écurie Captured Tracks, il y a ceux qu’on vénère, quelques-uns qu’on ignore et Widowspeak pour lesquels on n’a jamais réussi à arrêter un avis explicite, même au septième album ! Le duo new-yorkais creuse un sillon empreint de formalisme, qui tutoie souvent l’americana. Mais si Molly Hamilton dévoile au fil du temps une qualité de chant remarquable, s’affirmant un peu plus encore comme une l’une des grandes voix de la scène country, c’est Robert Earl Thomas qui donne le regain d’intérêt au groupe, lorsque, comme ici, il s’embarque dans un solo de guitare, bousculant la mélodie pour s’écarter du middle of the road et de l’ordinaire.
04 – W.H. Lung / The Painting of the Bay (from Finding Emily)
Raté pour la nouveauté si ce n’est un mix légèrement différent, The Painting of the Bay figurait déjà au sommaire de l’excellent troisième album de W.H. Lung, Every Inch Of Earth Pulsates (Melodic – 2024). Mais pourquoi donc, à l’occasion de la bande-son d’un fim qu’on n’ira jamais voir (Finding Emily semble être un énième teen-movie américain produit par Universal), le réalisateur a-t-il jeté son dévolu sur cette chanson ? Probablement parce qu’elle regorge d’une dose d’émotivité tout juste jugulée. Voilà donc une bonne opportunité pour ceux qui seraient passer à côté du quintette de Manchester.
05 – Golden Tiles / Peace
Coup de cœur partagé avec les collèges de Sun Burns Out, Golden Tiles vient de Portland et signe sur ce titre qui ne prend même pas le temps de doubler le refrain, un succédanée de noisy-pop bancale qui nous permet d’évoquer The Ropers, Nord Express et Lorelei. Et comme il est jouissif d’exhumer des vieilleries, ça donne envie de réécouter pas mal d’autres groupes produits par Sumberland et Teenbeat au milieu des 90’s. Le trio qui vient de réaliser son premier album (Set Up On The Leaves – Antiquated Future Records) joue à l’économie, se contente d’une production pour le moment minimaliste – voire parfois approximative – mais on leur accordera volontiers un énorme capital de sympathie. Et à tout du moins, un peu de talent à l’aune de ce Peace (et amour).
06 – Dewey / City Has Come To Crash
Les nouveaux protégés de Howlin’ Banana sont la bonne nouvelle du moment de la scène française – mais certainement pas francophile, ni dans la forme ni dans le fond. Dewey a balancé son premier album sans s’encombrer des préliminaires, dans une jouissive saillie avec l’indie-rock de Weezer et Nada Surf. Les Parisiens brouillent les cartes avec leur musique d’ailleurs et d’un autre temps, mais diablement efficace !
07 – CASTLEBEAT / My Love
La voilà la petite sucrerie du moment, cette chanson qu’on a déjà entendu mille-et-une fois mais qu’on écoute encore dans un grand élan de gourmandise comme on gobe des smarties. Dans le giron de Spirit Goth, CASTLEBEAT continue de produire des petites chansons qui recyclent sans fin les canons de la pop-anorak des 90’s à moins que ce ne soit ceux de la jangly-pop qui a tracé une ligne droite entre l’ambiance de la brumeuse Angleterre et la joyeuse insouciance de la Nouvelle-Zélande en passant par la surf-pop de la Californie ensoleillée. Josh Hwang, exilé de New-York sur la côte Ouest des USA, fait à lui tout seul ce que d’autres font en groupe (The Drums, Minks, Beach Fossils, et tant d’autres). Portée par une guitare aigrelette qui tourne en boucle, supportée par une rythmique bondissante, cette mélodie est une ode à la mélancolie heureuse.
08 – The Haunted Youth / Wake Up
Pour le moment, il faut prudence garder. Au fil des singles dévoilés, extraits du deuxième album (Boys Cry Too) de The Haunted Youth, il n’est pas certain que la magie opère à la hauteur de l’inaugural (Down of The Freak – Mayway Records – 2022). C’est que depuis, Joachim Liebens est devenu « la plus grande sensation indie rock belge de ces dernières années ». De fait, il a signé sur PIAS et a tourné à travers le monde, partagés des grandes scènes de festivals avec de grands noms. Dans ce contexte, la production a été dopée à la testostérone et sur la longueur, il faudra vérifier que la sensibilité n’a pas été trop policée. En attendant, on sait quand même, qu’outre l’excellent Emo Song, il y aura au moins une chanson intimiste, cet appel chuchoté à sortir de notre torpeur.
09 – Choir Boy / I’ll Always Let You Down
Pour le titre de clip le plus kistch (pourri ?) de l’année, on a déjà nos champions avec Choir Boy, chantres du mauvais goût, prompts à se présenter sous des déguisements de séries Z, friands d’identité visuelles dégueulasses. Il ne faut pourtant pas se laisser abuser par cette grandiloquence loufoque de façade, le groupe emmené par Adam Klopp étant capables de saillies d’une sombreur abyssale, mettant à nu sa sensibilité. Pour s’en assurer, il faudra retourner écouter leurs deux albums, parus via DAIS records. La bande de Salt Lake City tarde d’ailleurs à faire paraitre la suite au fantastique Gathering Swans (2020), mais reprend stricto-sensu les mêmes ingrédients y compris une rythmique « patator », des synthétiseurs vintages et ce chant ouvertement androgyne, reconnaissable entre mille. Encore un exercice de haut-vol casse-gueule qui de façon improbable nous emmène dans un long voyage.
10 – CD Ghost / When The Rain Stops
Alors que la parution du nouvel album de Johnny Dynamite, l’artiste le plus en vue de son catalogue, Born Losers Records annonce d’ores et déjà le troisième album de CD Ghost (à paraitre le 31 juillet, pour être certains d’assombrir des romantiques). Le duo aux allures d’étudiants à la mine tristouille donne un aperçu de ses aspirations synth-pop dans une mini-bluette. Comme le laisse entendre l’intitulé de ce single qui sonne comme une possible réponse à Nation of Language à l’autre bout du pays, il faut croire que Los Angeles est le lieu où les histoires d’amours s’évanouissent avant même d’avoir pu atteindre la lumière pour grandir.
11 – Far Caspian / Turn
De retour avec une doublette imparable, Turn et Hum, l’Irlandais Far Caspian ravive la flamme de son premier album (le miraculeux Ways To Get Out paru sur Tiny Library Records en 2021) et laisse espérer à un retour en grâce à l’heure du quatrième. En attendant Joel Johnston claque une ritournelle entêtante, une sorte de shoegaze domestique, une onde gazeuse, traversée par une ligne de chant emplie d’une douce mélancolie. A l’écoute encore et encore, on y découvre plein de détails.
12 – Innerinnerlife / Crush
Dans le genre madeleine de Proust, Innerinnerlife est une version anachronique de la pop anorak britannique de Sarah Records (on pense à un croisement entre Blueboy et The Field Mice) ou des suédois de The Radio Dept. Mais dans la vraie vie d’aujourd’hui, Tomasz Szpaderski est un designer polonais, qui s’adonne à ses heures perdues à raviver ses souvenirs, poursuivre ses fantômes, idéaliser ses aïeux. Pour cet extrait de IfOnly EP à paraitre sur Mansions and Millions, il se contente d’une boite à rythme, d’une ligne de guitare qui tournicote et de beaucoup d’émotion dans le chant pour bâtir une de ces chansons dream-pop miniatures qu’on affectionne quelques temps avant de les oublier.
13 – ultrasaturated / New Love
Merci les algorithmes d’avoir placé ultrasaturated à porter de clicks. D’eux on ne sait pas grand-chose si ce n’est qu’ils sont trois, qu’ils viennent d’un coin des Alpes italiennes, et qu’ils partagent avec nous bon nombre de références, butinant entre dream pop, post-punk et shoegaze. Ils appellent ça eux-mêmes de la dreamgaze et le qualificatif colle bien à leurs compositions ultra-mélancoliques. On pense à mille et un groupes qu’on affectionne (Beach Fossils, Black Marble, DIIV, Motorama, …) parce qu’ils distillent des émotions en emberlificotant des lignes de guitares lumineuses et de chant vaporeux sur une rythmique pulsative. A défaut d’un album, on peut découvrir une poignée de chansons sur leur page Bandcamp.
14 – Delphic / Everything Will Find You (edit)
Oui, évidemment, il y a des retours plus attendus que d’autres, avec tambour et trompette quand il s’agit des mythique Boards Of Canada. Et puis il y en a d’autres complétement inattendus, comme celui de Delphic parce qu’on avait définitivement oublié que le groupe de Manchester (encore un) avait livré une salve de singles électro regroupés sur Acolyte (Chimeric – 2010) après avoir fait les belles heures de Kitsuné qui les présentait comme le lien entre « Chemical Brothers et New Order ». Idéal pour bluffer les copains lors d’un blind-test, mais leurs disques sont depuis belles lurettes rangés soigneusement dans la discothèque et oubliés dans le flot incessant des nouveautés. Et puis, paf, voilà que le désormais duo, toujours sous couvert d’une esthétique graphique léchée, a balancé des annonces énigmatiques sur la toile avant de divulguer deux singles reprenant l’histoire exactement là où elle s’était suspendue (dans une salle « chill » à l’étage de l’Hacienda).
15- Boards of Canada / Introit / Prophecy At 1420 MHz
Au rang des légendes de la musique électroniques, Boards Of Canada compte de très nombreux adeptes depuis Music Has The Right To Children (Warp – 1998) qui constitue une pierre fondatrice de l’IDM. Aussi, quand le mystérieux duo écossais annonce son retour après pas moins de treize années de silence depuis Tomorrow’s Harvest (Warp – 2013), il s’ensuit une frénésie magnétique. Et sur ce premier extrait d’Inferno, qui s’ouvre par un invraisemblable hommage à Dead Can Dance, BOC enflamme le dancefloor des gens qui ne dansent juste avec une grosse bourrasque d’infrabasses et une voix robotique trafiquée. Un retour millésimé, comme d’habitude.
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