4 juin 1976, Manchester. Les Sex Pistols jouent au Lesser Free Trade Hall, devant quelques dizaines, voire une centaine de spectateurs. Menés par Johnny Rotten, leur spontanéité, leur énergie, leur sens de la provocation et leur amateurisme revendiqué sont une révélation pour ces jeunes las des divagations prétentieuses du rock progressif et des grosses machines à riffs lourds remplissant les stades. Le choc est tel qu’une partie de ces jeunes formeront des groupes à la suite de ce concert. Leurs noms ? Mark E Smith, Howard Devoto, Pete Shelley, Peter Hook ou Morrissey, dont les formations respectives marqueront la scène rock de Manchester des années 70/80, et plus largement le mouvement punk et post-punk, soit la dernière période vraiment intéressante et créative de l’histoire du rock. Eh oui, on n’a pas fait mieux depuis et aucun groupe actuel prétendument punk ou post-punk n’arrive à leur cheville: fâchez-vous comme vous voulez, je m’en fous.
Cinquante ans plus tard, Johnny Rotten, qui a entretemps repris son vrai nom (John Lydon) en formant dès 1978 Public Image Limited, fondé sur les cendres des Sex Pistols dont la destinée était de toute façon vouée à être brève. PiL enterre donc les Sex Pistols, dans les deux sens du terme puisque le deuxième groupe de Lydon est bien meilleur que le premier. Bah ouais. Les trois premiers albums de Public Image Ltd (First Issue, Metal Box et Flowers of Romance) sont plus forts, plus radicaux, plus subversifs, plus originaux et intéressants que Never Mind The Bollocks (bien que ce dernier reste un grand disque). Une affirmation que beaucoup contesteront mais que je maintiens suite au concert qu’a donné PiL ce jeudi soir, le jeudi 4 juin 2026 à Paris sur la scène du Trianon.
Les lumières s’éteignent aux alentours de 20h30, le groupe entre en scène sur l’Air de la Reine de la Nuit de Mozart. Vient d’abord Mark Roberts à la batterie, puis Scott Firth à la basse, Lu Edmonds à la guitare, ancien Damned qui a l’air de sortir du lit avec sa longue barbe et ses cheveux en bataille, et enfin John Lydon. Gros, le crâne rasé sur les côtés et vêtu d’une tenue entre le costume et le pyjama, il fait penser au Père Ubu. Pas à David Thomas, mais bien au personnage de Jarry. Celui qui se faisait appeler Johnny Rotten n’est certes plus le jeune homme livide et frêle que l’on a connu, mais il n’a rien perdu de sa hargne. Le set commence avec Home, morceau issu de l’album Album (1986) et le plus récent Know Now. Le groupe joue ensuite World Destruction, qui n’est pas un titre de PiL mais de John Lydon en collaboration avec le défunt pionnier du rap Afrikaa Bambata. Hommage ? Coïncidence ?
Le public se réjouit en entendant les premières notes de This Is Not A Love Song, dans une version audacieuse, comme la plupart des anciens titres de leur répertoire repris ce soir là. Il fallait parfois tendre l’oreille pour reconnaître certaines chansons, mais on n’est pas non plus chez Bob Dylan…quoique. John Lydon a toujours cette voix étrange, dont la portée pourrait briser des murs. Depuis ses débuts son chant n’a jamais cherché à plaire, ce n’est pas un chanteur conventionnel, il sonne plutôt comme une sorte de shaman révolté. Sa voix est un instrument à part entière, à l’instar du regretté Damo Suzuki du groupe allemand CAN, dont l’influence se ressent clairement ici et ce depuis les débuts de PiL. Cette influence germanique s’entend aussi du côté de la section rythmique: le son funky expérimental nous captive tout au long du set.
Deux titres de Metal Box pour notre grand plaisir: le sinistre Poptones puis Swan Lake, aussi appelé Death Disco. Sorti en single en 1979, Death Disco ne signifiait pas “Mort au disco” Mais “disco de la mort ou sur la mort”. Une chanson que Lydon avait écrite à sa mère mourante, dont Le Lac des Cygnes était l’air préféré et que l’on entend dans le refrain. Dans ses deux premiers albums, PiL faisait aussi leur propre version du disco, genre que Lydon appréciait: c’était du disco pour les gens pas normaux, pour les freaks, les inadaptés.
Si personne ne peut égaler Keith Levene et Jah Wobble, Lu Edmonds et Scott Firth se défendent tout de même très bien sur ces anciens titres, de même que sur Flowers of Romance, morceau orientalisant provenant de l’album du même nom sorti en 1981. C’est le seul morceau joué de cet album déroutant, le plus radical de Public Image et qui est très axé sur la batterie, instrument très présent ce soir là et qui aurait pu présager plus de titres provenant de Flowers of Romance.
Warrior, cri de guerre et manifeste Lydonien de la fin des années 80 sonne bien mieux sur scène, la version studio étant pourvue d’arrangements affreusement datés. Au premier rang, un spectateur brandit un livre, sans doute l’autobiographie de John. Ce dernier le recadre fermement: “Ce n’est pas un putain de meet n’ greet! Pose ce livre, pose ton portable et profite du spectacle”.
Il hurle ensuite “Fuuuck !” avant d’entonner Shoom, génial titre de l’album What the World needs now paru en 2015, aux paroles éloquentes:
“Fuck you, fuck off/Fuck sex, it’s bollocks/Human are bollocks (…) What the world needs now..is another..fuck off ! Voilà qui est bien parlé ! Enfin un chanteur qui dit ce que je ressens vraiment. Et je dis ça sérieusement, sans aucune ironie. Quelques minutes d’entracte puis retour sur scène. “Hello, hello, hello..” On sait tous de quoi il s’agit: la chanson Public Image, qui en 1978 a signé à la fois l’arrêt de mort du punk et l’acte de naissance du post-punk. Un titre parfait si il en est, toujours attendu et toujours bien reçu de la part du public.
Rise, un des quelques tubes (si on peut dire) de PiL, et une de leurs rares chansons optimistes, avec la devise de Lydon qui donnera son nom à son autobiographie: “Anger is an energy”. Sous une cacophonie funky-krautrock, John présente ses musiciens: sauf qu’il s’agit en fait d’un medley composé de Annalisa, Attack et Chant, dans des versions complètement méconnaissables, si bien que je ne l’ai su qu’en consultant la setlist du concert lors de la rédaction de ce compte-rendu… Salutations de la part du groupe. John Lydon confie que ces dernières années ont été très difficiles et remercie le public pour leur soutien. Il semble sincèrement touché, presque ému. Je disais au début de cette chronique que Public Image Ltd était supérieur aux Sex Pistols: cette soirée confirme ce que je pense. Et je dirais même que de nos jours, cinquante ans après ce fameux concert du 4 juin 1976, il vaut mieux voir sur scène Public Image que les restes des Sex Pistols et leur nouveau chanteur. No Future ? C’est aujourd’hui plus que jamais le cas, mais au moins, il y a un passé qui vaut le détour et qui reste encore bien présent en continuant de nous inspirer et de rythmer nos vies.
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