Santigold / Spirituals
[Little Jerk Records / Modulor]

8.4 Note de l'auteur
8.4

Santigold - SpiritualsS’il y a bien un milieu incontestable où le modèle du pot-pourri est un succès, c’est bien la musique. Bien qu’en pleine crise créative, cette période, à défaut de nouveaux sons ex nihilo, borne sa nouveauté au mélange des genres. Santigold reste, qu’elle le veuille ou non, une figure notoire de cette nouvelle vague indie ayant pris d’assaut l’Amérique des subprimes (celle de 2008), où de nouvelles sonorités insufflées notamment par le pygmalion Diplo émergeaient du fournil numérique. Ce brassage de lait pop, de R’n’b cacaoté, l’ensemble saupoudré d’épices caribéennes et autres poudres rock, sied toujours à Santi White. La chanteuse est donc de retour pour payer sa cinquième tournée avec Spirituals, six années après 99¢ donc, et cet album vaut mieux qu’un kopeck.

Hocus booty-cus

Un auditeur de qualité, ça ne se laisse pas cueillir par une musique d’intro ; ça s’arrache ! Et My Horror est de ces petites choses délicieuses. C’est le genre de pop qui ne se fout pas de vous, intelligente. Comme chez Purity Ring, la musique de Santigold atteint le juste point médian entre accessibilité généreuse, trouvaille expérimentale et distraction de l’intelligence. Sur cette chanson, le travail sur les basses et ce rythme dub feront onduler vos membranes d’enceintes, matérialisant enfin le mur du son. On ne s’étonnera pas de constater la présence du brillant Boys Noize sur la galette. Mais plus encore, c’est cette dichotomie entre, d’une part, la voix diurne de fausset de la chanteuse – le genre de voix qu’on entendrait jamais dans un morceau de dancehall, par exemple –  et, d’autre part, la rugosité de la musique qui amène tout le tranchant de Spirituals.

À l’écoute de High Priestess, on pense naturellement à M.I.A., fer de lance de ce renouveau pop évoqué. Leurs travaux ont toujours été similaires dans leur approche. Mais outre l’hybridation de leur musique, il y a cette outrecuidance revêche conférant à Santigold une puissance féministe ayant le culot de ne même pas avoir à s’étiqueter : « I do my thing, I do my way, now can you dig it?« . Après ça, tous les ronchons regagneront leur pénates. On s’imagine arriver en bombe, fraîche et fière, prête à mordre si besoin le premier roquet. La crânerie est belle car subtile, légitime, et le morceau, avec ses martèlements angoissés et colériques, nous trépide la ceinture.

Ce filin de rythme exotique enfume un peu partout l’album, et nous porte comme un charme vers Ushers of the New World. Ce n’est pas la plus accessible ni la meilleure, mais cette balade neo punk reggae qui aurait pu être du Major Lazer des débuts, est d’une morphologie autrement plus audacieuse que d’autres. C’est exactement ce que nous aurions espéré entendre du dernier album d’Uffie, Sunchine Factory ; vous savez, ce soupçon de radicalité rogue qui caractérise cette génération de chanteuses. On déplore néanmoins une (légère, certes, mais exagérée) obligation à aligner les sujets fâcheux de manière attendue et superficielle, obligation animée par une angoisse sincère probablement due à la maternité. Traversée le Covid, moteur ayant enclencher l’album, Santigold amplifie sa verve militante, qu’il s’agisse d’aborder la terreur du réchauffement climatique, la place de la femme, les violences policières et le repli sur soi. Comme avec Beyoncé et Janelle Monáe, s’en est assez : le « point Godesswin » est levé.

Danse avec les genres

Au son de No Paradise, notre africanité se rappelle violemment à nous. Maraboutés par tant de splendeurs, l’atavisme se réveille comme un tremblement de terre. Ça balance, ça s’accroche, ça brimbale du corps et on finit emberlificoté dans un rideau de lianes à défaut d’une verge (botanique). Ô que oui, le ciel nous sera refusé ! Dans un phrasé nigérien à la Fela Kuti, Santigold fait la nique à Shakira, et c’est de l’ordre de la sorcellerie. La chanteuse enjoint à la communion féminine pour la lutte du toutes pour toutes. P2J et Dre Skull, fine pointe en vue de la pop et du dancehall, chapeautent la chose. En regardant notre bocal à fleurs sur du Witness, on se dit que se joue des luttes. La voix est crémeuse et le rythme, animal.  Le cosmos a besoin de sa dose d’amour et de haine, de sexe et de mort, d’attractions et de répulsions. Bref, notre vie est une énorme jungle où tout se noue et se déjoue. Esthétiquement Witness est en soi un formidable appel aux forces du fessier. Que voulez-vous : il faut bien vivre !

Il y a décidément une classe presque britannique dans cette pop, un entre-milieu parfaitement atteint entre le « pop » de populaire et l’expérimentation ludique. On évoquait ce punch commun avec M.I.A., mais le parallèle avec l’anglaise AlunaGeorge tombe sous l’évidence lorsque l’on étudie cet étrange tissage. Ain’t Ready témoigne de la cuirasse de sa chanteuse, prête à en découdre et à tous les prendre sur le ring. Confectionné par le nec plus ultra des producteurs contemporains (ici, SBTRKT), l’album se dégourdit les jambes et fait des dribles avec notre hypophyse.

Coquette, apprêtée, chic : Shake nous secoue les oreilles, avec une rengaine plaintive (comme Witness) rappelant ce negro spiritual entonné par les esclaves afro-américains, ce chant donnant son nom à l’album. Le morceau est un peu faiblard pour un tel sujet ; et court, trop court. L’hypnotique The Lasty n’est pas sans nous rappeler la voix du nord de Björk et le Wow de Kate Bush. Exit d’ailleurs la pince new wave de son passé chez Stiffed ? Oh que non, uniquement amoindrie : le superbe Fall First présente une première ligne de guitare maraudée à Joy Division, et une seconde venue de la surf music. Mais c’est surtout ce hululement sous cloche prenant de l’ampleur conférant un ton à la fois plus sombre et fringant. Comme si le bout du tunnel, la possibilité d’un monde nouveau, s’avançait à grand pas, sans pour autant en être garanti. Plus rétif et sobre que 99¢, cet album est bon, probablement son meilleur (si l’on excepte I Don’t Want : The Gold Fire Sessions), assez fort, mais trop concis. Une bouchée de trente minutes et on en redemande comme les enfants au goûter, même après réécoutes. La pitance est maigrelette, et nous aurions pu espérer avoir un peu mieux que Nothing. Alors oui, mais voilà : un album solide, c’est aussi un album qui ne se donne pas entièrement. Un bon album, ça s’empêche de nous mettre sur des mauvaises pistes.

[/item] Tracklist
01. My Horror
02. Nothing
03. High Priestess
04. Ushers of the New World
05. Witness
06. Shake
07. The Lasty
08. Paradise
09. Ain’t Ready
10. Fall First
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