On se perdait en arguties il y a peu, à l’occasion du dernier album de Johnny Dynamite, en tentant une réponse à : la synthwave possède-t-elle exactement la même teneur que la new wave originelle ? On pourrait dupliquer cette même question à toute subdivision musicale découlant d’un genre ayant connu un âge d’or révolu. Un peu plus loin dans l’article, on tentait une cartographie positionnant le pétillant Johnny par rapport à d’autres, notamment Social Order avec qui il avait collaboré le temps d’un morceau d’un EP d’eux, Tantalize (2023). Social Order nous paraissait occuper une position intéressante, plus sombre que Johnny, mais peut-être soumis à une noirceur qui instinctivement encarte et range n’importe quel groupe dans ces subdivisions (goth, etc.), réflexe devenu pesant à nos yeux. L’exemple comporte néanmoins ses limites : le groupe n’a jamais hésité à se laisser traverser par des influences pop rock plus chamarrées 80’s, de même qu’à puiser (avec parcimonie, heureusement) dans le passé emo rock de son chanteur Mason Musso, anciennement leader de Metro Station. C’est plus encore vrai avec Ketamine Eyes, single faisant suite à deux EPs autoproduits, Miss You et Strangers (2025) très plaisants.
C’est d’abord sur un battement pêchu type Michael Sembello et son Maniac que le morceau démarre. Le trio de Las Vegas file à tout va. Penchons-nous sur les paroles : “Everywhere I see your face / […] Even though you’re far away.” Cette fâcheuse habitude que les hommes en peine ont à se rattacher au fantôme d’un souvenir féminin dont on espère un dialogue par la pensée, si souvent sondée par la littérature ; tout nous renvoie à elle, et à l’acte de chair, trivial mais fondateur dans l’attachement : “I get strung out on your lips / Place your body on my hips.” Puis surgit l’élément d’étrangeté : “With your ketamine eyes.” Parle-t’on d’un rapport marquant avec une fille sous la coupe de cette drogue ? Ou de la drogue elle-même ? La voix minérale et claire de Musso est comme un clairon grimpant jusqu’à se fondre dans la note. Tout se joue sur trois notes en ascension de synthés, il n’en faut pas plus pour rendre les armes. La salle de bal vide de la pochette renvoie à ces espaces liminaux fantômes, et son lustre (artifice présent dans beaucoup de clips de l’époque new wave / romantics), à l’idée d’un faste perdu. La fête est finie, mais par la pensée, elle peut exister encore comme prémisse.
Ce qu’on apprécie chez Social Order, c’est cette capacité terre-à-terre à envoyer du lourd sans en faire des caisses, sans se perdre en afféteries qu’on trouve risibles chez beaucoup d’autres, comme les voix d’outre-tombe mimant Dave Gahan, pour n’en citer qu’une. Le groupe n’a pas la prétention d’inventer l’eau chaude mais de s’amuser en faisant ce qu’il aime, ce qui est déjà bien louable. L’effet est immédiat : les poils s’hérissent et l’électricité traverse l’air. Prochainement programmé avec French Police, un autre groupe qu’il nous arrive d’apprécier en nos colonnes, difficile d’imaginer l’ordre public sans quelques étincelles, les connaissant.

