Le patron du Crazy Mother Fucker Records continue à l’approche de la sortie prévue “à l’automne” les travaux qui annoncent le successeur de son Capitolium II de l’an dernier. Ce n’est pas comme si Stick avait chômé depuis puisqu’entre les mixtapes fourrées, les singles, les featurings et les rééditions, il se sera rarement passé trois mois sans qu’on ait de nouvelles du toulousain. Mais l’album étant l’alpha et l’omega de notre environnement, tout ceci n’avait vraiment rien à voir avec l’excitation qui point avec la prochaine arrivée de la suite, directe ou indirecte, de la Mort Me Va Si Bien et de son sinistre Glossolalie de 2018.
Le nouvel album s’appelle Xénoglossie un terme qui désigne le phénomène paranormal qui amène une personne n’ayant jamais été exposée à cette langue ou idiome à soudain écrire ou parler couramment une langue étrangère et normalement inconnue. Il faudra attendre un peu avant sûrement d’en comprendre la portée mais l’OVNI Stick désigne sans doute par là le décalage culturel qui s’est désormais insinué entre sa pratique du hip-hop et ce que le public mainstream a pris l’habitude d’écouter. Notre outsider du verbe a fait de son statut de renégat, de mal aimé et de rappeur négligé par le plus grand nombre, l’un de ses thèmes favoris et de la société actuelle le sujet de sa plume acide et acerbe.
Le nouveau disque a déjà trahi trois morceaux dont deux sont relayés ici, le premier en date Morpion bénéficie d’une production partagée entre deux pointures du beatmaking français, l’impeccable Greenfich dont on ne cesse jamais de vanter les qualités et le professeur d’Argenteuil Lionel Soulchildren, connu pour ses travaux de prestige avec Oxmo Puccino ou Akhenaton. Le morceau est une évocation sensible et intime de l’enfance de Stick, mettant en valeur notamment son rapport avec son père. L’écriture est fine, proche du cœur et mélodramatique à souhait, loin des outrances et des punchlines incendiaires qui constituent la signature du MC. Le titre est chanté in petto, avec soin et application, suscitant émotion nostalgique et mélancolie.
Le deuxième morceau, sorti ces jours-ci, nous offre sur une production de Swed une facette différente de Stick avec un Les Griffes de l’Ennui, désespéré et désabusé. Le tempo est lent, la production lourde et aux basses martelées. Le flow est vif, les mots se pressent. Stick évoque l’air du temps, la société qui exclut, la misère, le rejet. Il parle de la marge, du désamour, de la fatigue d’être au monde et du fardeau infligé par l’époque à ceux qui luttent pour leur survie. Là encore, aucune agressivité, aucune colère, aucune formule qui déchire ou fait mal mais l’impression d’une lassitude qui plane et d’un épuisement au creux duquel se niche toutefois un espoir, une ultime pointe d’énergie qui alimente la machine à composer, l’art d’écrire.
Après Glossolalie, ce nouvel album semble une nouvelle fois mettre au cœur du travail de Stick l’acte d’écrire entendu comme acte de survie et de résistance à tout le reste, l’unique source de lumière dans un monde fait de peines, de pertes et de souffrance. On ne doute pas que d’autres titres rueront dans les brancards et qu’on ne pourra pas soutenir la thèse selon laquelle ces chansons relèvent bien plus aujourd’hui de la chanson française (à textes) que du hiphop hardcore. Si les gens n’achètent pas les disques de Stick, ce n’est pas parce qu’ils ne sont pas faits pour eux mais bien parce qu’on l’a enfermé dans une niche sans issue ou qu’ils ont du persil dans les oreilles.

