Suede / Autofiction
[BMG Records]

8 Note de l'auteur
8

Suede - AutofictionC’est bien d’une résurrection dont il s’agit. On s’était fait la réflexion en voyant le groupe sur scène ces dernières années qu’il y avait là un peu plus (de charme, de glam et surtout d’énergie) qu’il n’y en avait sur leurs derniers disques. Night Thoughts et The Blue Hour, qu’on tenait plus pour des disques solo déguisés du chanteur Brett Anderson que pour des disques de Suede, étaient réussis, soignés, parfois inspirants, mais aussi un peu mollassons et trop intimistes et personnels pour ce que Suede avait représenté jadis. C’est donc avec une surprise ravie qu’on découvre cet excellent Autofiction, album-miracle et qui ramène musicalement Suede une vingtaine d’années en arrière au moins, c’est-à-dire à l’époque conquérante et finissante d’un A New Morning (2002), d’un Coming Up (1996) ou mieux de Sci-Fi Lullabies (1997), leur compilation fringante de faces B et raretés qui est peut-être le vrai joyau étendu de leur discographie.

Autofiction porte assez bien/mal son nom. Il est sans doute moins personnel que les deux précédents disques mais c’est un disque sur lequel Anderson renoue avec son écriture de jeune homme : celle d’un raconteur d’histoires, d’un bateleur glissé dans la peau d’un ado attardé et dont les textes sont truffés de références mythologiques et de contes post-romantiques où son personnage (universel et à demi-réaliste) vit la grande vie et porte plus beau qu’il n’est. Le style est infectieux, vénéneux, conquérant et désespéré. Il est plein de panache, de leurres et de courage, donnant envie (porté par un jeu de guitares IMMENSE) de foncer tête baissée (et poignet tendu) avec lui où qu’il aille. Suede est le groupe des élans romantiques et foireux, le groupe de ceux qui s’abîment dans la drogue, dans les mirages de la vitesse et de la passion qui rend fou. Cela faisait un bail qu’on n’avait pas ressenti cette envie de se foutre en l’air avec style et de se prendre pour un ado au pouvoir sans limite.

Le prodige de cet Autofiction est de ressusciter ce personnage venu des plus belles heures de la brit pop pour le confronter (avec dignité et un brin de tristesse) à l’écriture adulte (Anderson à 54 ans désormais) et un peu usé de l’homme d’aujourd’hui. Dire qu’Anderson n’a pas changé est un euphémisme. The Only Way I Can Love You aurait pu être écrite il y a 20 ans et enchante parce qu’elle montre que le chanteur n’a absolument rien appris. Ce qui ne veut pas dire qu’on baigne ici exclusivement dans un territoire régressif. Le single d’ouverture, She Still Leads Me On, est une magistrale évocation de la mère disparue du chanteur. C’est un titre envoûtant, puissant et inspiré, soutenu par un chant irréprochable et un texte magnifique dans lequel Anderson expose justement l’étrangeté qui veut qu’un homme de son âge se comporte encore et pense encore comme l’adolescent qu’il était. Simon Gilbert tabasse comme un forcené pour donner à Personality Disorder (écho lointain au Personality Crisis des Dolls) l’aspect dérangé qu’elle mérite, si bien qu’on se demande quelle mouche a piqué et ainsi réveillé le monstre Suede.

Autofiction restitue la tornade scénique qui se trimballait sur scène comme au premier jour. C’est un disque électrique et qui évolue quasi exclusivement en mode uptempo, décochant punch sur punch, avec une sincérité et une fraîcheur dans la livraison qui laissent quelque peu baba. Il y a tellement de Suede dans 15 Again (décalque mélodique atrophié de We Are The Pigs) et That Boy On The Stage que ce serait presque tôt. Cette dernière chanson ressuscite dans une vision splendide la fascination d’Anderson et de l’Angleterre entière pour les figures ambiguës de la pop:

In someone else’s clothes
Who cares where he is from
Shut up and hit that metal
You know where we belong
Ooh-ooh, that boy on the stage
Well, he can’t control it
Ooh-ooh, that boy on the stage
Well, he can’t control himself

On voit Bolan et Bowie dansant main dans la main comme si on était encore en 1972. Suede exécute le morceau comme à la parade avant de trouver refuge au creux du magnifique Driving Myself Home. Impossible de ne pas penser au Driving Your Girlfriend Home de Morrissey dont cette chanson constitue une sorte de suite. A la déception subtile de Morrissey, Anderson préfère une version hautement mélodramatique, qui situe bien son ADN. Le groupe a toujours brillé dans sa capacité à atteindre les hauteurs ou du moins à s’y brûler les ailes. C’est ce « toujours trop » qui fait le charme de Suede et qui peut amener, au fil de l’album, une pointe d’agacement. Mais les chansons sont engagées avec une telle vivacité et une telle énergie qu’on y voit que du feu. Nos oreilles sont sourdes aux redites et aux tics. Elle n’y voit qu’un splendide et incroyable retour de flamme, une série de compositions majeures et défiant le temps. Le groupe a déjà écrit et chanté Black Ice plusieurs dizaines de fois mais c’est une chanson qui marche à tous les coups. Sur le superbe Shadow Self, c’est la basse de Mat Osman qui fait le travail et donne à cette évocation sensuelle d’une femme qui danse dans l’ombre (pour son mec) une bizarrerie hypnotique.

Avec ses 11 morceaux, Autofiction n’accuse quasi aucun temps mort ou chute de rythme. Paradoxalement, ce sont les quelques pièces un peu plus lentes qui sont les moins convaincantes. Suede n’a pas encore tout à fait recouvré ses talents d’équilibristes époque Dog Man Star. On reste en retrait face au pourtant joli It’s Always The Quiet Ones, presque trop classique pour nous, mais on fond, presque malgré nous, devant la grandiloquence sentimentale d’un What I Am Without You au texte paresseux. On finit ainsi ce disque avec les réserves d’usage avec Suede : le groupe en fait-il trop ? Est-ce que tout ceci n’est pas too much, trop théâtral et affecté ? Le fait qu’on se repose la question est un signe de la qualité du disque : oui, il y a toujours eu trop de Suede dans les meilleurs albums de Suede ! Et c’est bien le cas ici, pour le meilleur et le meilleur. Comme le dit Anderson tout à la fin : il faut savoir parfois débrancher son cerveau et se mettre à hurler/chanter/écouter.

Can you feel the sunshine (sunshine)
When you turn off your brain and yell?
Come on feel the sunshine (sunshine)
When you turn off your brain and yell

Tracklist
01. She Still Leads Me On
02. Personality Disorder
03. 15 Again
04. The Only Way I Can Love You
05. That Boy On The Stage
06. Drive Myself Home
07. Black Ice
08. Shadow Self
09. It’s Always The Quiet Ones
10. What I Am Without You
11. Turn Off Your Brain and Yell
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