Sweatson Klank / Super Stuff
[Friends of Friends]

8.7 Note de l'auteur
8.7

Sweatson Klank - Super StuffNous vivons une époque extraordinaire. Cauchemardesque comme  parfois féérique, les deux pouvant parfois… coexister à quelques encablures. Alors oui, ne comptez pas sur une symétrie parfaite : l’enfer prend presque toujours le dessus. Pour l’artiste (émetteur) vivant à l’heure de la dématérialisation des géants du streaming, qui plus est avec une I.A. venant ajouter son pâté de sable hebdomadaire à un secteur de la musique en  crise d’obésité depuis déjà une bonne quinzaine d’années, c’est pas jojo. Pour autant, est-ce aussi le cas du côté du récepteur, autrement dit nous, auditeurs ? Mmm, n’en déplaise aux râleurs trop gâtés que nous sommes, l’hyperproduction n’est pas véritablement synonyme de musique “McDonaldisée” produite torrentiellement. Certes, il y a cette musique mainstream et lisse qui s’est vue multipliée, mais celle-ci existait auparavant. Mon opinion est que tout ceci cache  un terreau plus vaste encore, vaste non en écoutes, mais en forces de propositions et d’un certain standing. Les indés n’ont eux jamais été aussi nombreux, effondrement des coûts technologiques oblige, et quand bien même on râle à longueur de journée (et c’est légitime) sur un manque de renouveau musical, pas sûr que les musiciens du dimanche puissent pipeauter longtemps dans cette jungle sans pitié. Concernant la sacro-sainte pérennité des artistes ou même de la circulation de la musique (autre sujet tout aussi passionnant et qu’on essaie, tels des don quichotte, de réajuster d’un cil), ça, ce sont de toutes autres affaires. Car la nôtre aujourd’hui est le nouvel album de Sweatson Klank sortant sur cette petite antenne indé de Friends of Friends de Los Angeles, exemple de petit label ayant fleuri dans cette galaxie indé que le câblage d’internet a au moins permis de faire fleurir ; il est venu le temps de célébrer cette Super Stuff.

C’est de la bonne bébé

Et ça commence fort. Dès Page Not Found, on lâche cette stupide intro satanico-marxiste pour s’envelopper dans un petit nuage sonore faisant lit-couchette. Fais chaud ; let’s go à Tokyo. La couverture est comme faite de barbe à papa, puis on survole jusqu’à la baie  de Santa Monica. Tout est funky et vapeurs. Vous l’aurez compris, on a affaire à une musique d’énorme Kiefer, mais à la différence de ce-dernier, les concoctions de Sweatson sont générées par des procédés électroniques et magiques, privilégiant le synthétique. On nage dans la ouate et la couverture est faite de barbe à papa, dans du cousu main à la fois pelotonné et ample.

Plus encore que son A Free Mind sorti en 2023, l’album-ci est gorgé jusqu’au trognon, de même que purement instrumental… expérimentant pas mal d’atmosphères laissant sans voix. On notera d’ailleurs l’absence de chanteurs invités. Le début se veux “West Coast baby”, rappelant le funk 80’s comme le rap de la décennie suivante qui s’en saisira comme étui musical, et dont Sweatson aurait pris uniquement les tropes pour les grossir de sexy, insolent à la J. Vague, indolent comme Midas Hutch. On a envie de manger deux pamplemousses mamelonnés, de boire des smoothies bleus, de vivre une vie qui aurait tout pour répondre aux désidérata des réseaux, avec ce plaisir… de ne pas y participer. On est cuit à feu doux ici. Tout est good, all good et on s’improvise poète. Les notes ont un décolleté… poil au nez-nez. C’est de l’ASMR avant l’heure ! Pas d’amertume, on contemple la nature.

Klank you very much

Puis progressivement, Super Stuff se dirige vers des eaux DJing. Sur ce point-là, Sweatson se distingue plus encore d’autres beatmakers comme Degiheugi ou Doctor Bionic, plus attachés à l’instrument physique. Sweatson se rapproche doucement vers la deep house, sur un rythme néanmoins plus downtempo que le genre. The Sugar constitue un fringuant appel à la nuit, et Frankie Knuckles et Ron Trent ne sont pas bien loin, ni d’un label tech house comme Toolroom Records, à l’écoute de Final Boss. Quelques fragments de voix échantillonnés, quelques bruits de ville : il n’y a décidément pas mieux que la house pour incarner l’urbanité, ce mélange de tentation et de légère dangerosité : qu’a à nous offrir le coin de la rue ? On est tenté de se rendre au Palace quand Guy Cuevas gardait les platines, puis nous revient qu’il est fermé, alors on prend en filature les chats de gouttière dans la nuit américaine, sur ces productions sentant le pavé chaud dilaté. Puis l’album prend alors un tournant plus solitaire et lo-fi, un peu comme le maître Nujabes ou l’étincelance des Mndsgn et pastels de nata qu’on déguste solitairement. Le piano digère, le battement est joli comme un cœur ; un saxo joue le rôle d’enzymes ; quelques notes volumineuses d’oxygène font respirer le tout. Y a pas photo, l’I.A. aura encore quelques difficultés à imiter cela.

On aime ces différentes rangées de beats parfois discordants et éparses formant divers paysages, surtout quand ceux-ci se renouvellent au fil de l’album. Aurait-il gagné à émietter ces parcelles plutôt qu’à la jouer gros blocs ? Même pas. Et alors que des coups de saxo se perdaient dans l’eau au début et que la guitare nous caressait le menton, l’album se fait soucieux, dérivant vers des tableaux qu’auraient pu traverser Mansur Brown voire même, mieux encore, I:Cube. Sweatson joue des grands écarts, faisant de ce Super Stuff une démonstration de force.

Tracklist :
01. Page Not Found
02. Cash Only
03. Big Ask
04. The Sugar
05. Summer Static
06. Final Boss
07. Tiger’s Eye
08. Sun Shower
09. Quiet Energetics
10. Catchin’ Feels
11. Down On Delancey
12. Concentric Circles

Liens :
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