Nous en parlions il y a peu à l’occasion d’une playlist : la musique électronique et les jeux vidéo, c’est depuis l’an 1. Depuis, les lignes, passerelles et perspectives ont bougé avec internet, alors que le jeu vidéoludique se rapprochait du cinéma ; ces mondes n’ont fait que devenir toujours plus perméables en se décloisonnant, incluant de nouveaux artistes. Tout ceci pour dire qu’il nous aurait semblé improbable (mais pas impossible) qu’un producteur musical comme Tanguy Destable, qu’on écoutait adolescent comme membre intermittent des premiers albums de Yelle et du duo Abstrackt Keal Agram, puisse aussi travailler un jour sur la production maousse d’un Hideo Kojima (sorte de Stanley Kubrick japonais du jeu vidéo travaillant à un syncrétisme des autres arts, pour la faire courte), celle de Death Stranding 2 (2025). Parmi les multiples projets “au service d’autres” particulièrement ambitieux menés par l’ex-Morlaisien (Finistère) ces derniers temps, Tanguy sort en toute décomplexion Mizuiro, septième album sous son projet solo Tepr.
Sauce Mizuiro
On sait, on se répète ; mais tout de même, on a des talents fous en France, reconnus et s’exportant à l’international ; capables pour certains de signer des bandes-son de films primés comme co-produire l’album d’une gloire nationale. Le degré d’attention et d’élégance porté à un simple “petit” album (petit dans sa promotion, on entend) suffit à convaincre. Mizuiro rappelle par moments les travaux d’ambiances de Rone en moins grandiloquent mais plus nerveux, comme si de la tempe de l’album glissait une gouttelette ; moins martial et bourratif que le collègue Woodkid qu’il seconde en temps normal. Et contrairement à Superpoze et ceux-ci, la dance et sa dimension fortement cadencée – choses ayant toujours été au cœur du projet Tepr – ne sont pas délaissées. Ici se dessinent des motifs de rosaces ; là, des motifs plus dentelés, démontrant (nous pensons) une écoute attentive de la musique baroque, progressive aussi ; une musique en ogive, dirait Jacques Brel. Kinétique, émotion, danse : tout le monde est invité ici.
Certes, Mizuiro ne révolutionne pas la musique électronique, mais l’a-t-il prétendu ? Il obéit plutôt à une nécessité, un soucis de respiration. C’est bien fait, avec amour ; comme Digitalism qu’on chroniquait il y a peu, aisément abordable, mais fait dans les règles de l’art(isanat). Contrairement au duo allemand, l’influence maîtresse semble non pas les Daft Punk, mais – plus original ici – le génial Eric Prydz auquel on pensera plusieurs fois, notamment via l’Europa de Pryda, mais également à son entité Cirez D, plus orienté tech, lors d’une Montée Furieuse en colère, tout en cliquetis progressif. Il y a comme un sentiment d’intranquillité que l’on ressent tout du long. Traversant les Champs Rouges de Sarthe, ces petites ondées synthétiques qui s’amplifient instillent l’idée de dénuement, de table rase, juste avant de se rendre compte qu’ils ne sont pas rouges d’herbicides, mais bien consumés par quelque sécheresse. Il y a comme un os dans l’air, un tarabiscotage intérieur. Une envie d’en découdre aussi, face à l’adversité du monde qui vient.
La musique fantôme
Il y a de la S.F., dans tout cela ; un petit côté Tron ; ça semble tarte à la crème à dire, mais il y a du vrai. On a l’impression d’affronter le Jérôme Le Banner de Babylon A.D. dans une cage et – spoiler – on passe un mauvais quart d’heure. On pensera parfois à certains travaux de The Toxic Avenger, comme à sa bande-son pour la BD Inframonde. On a l’impression de jouer à Asteroids ou Space Invaders, à éviter les Lias comme des missiles. Le morceau donnant son titre à l’album constitue une trêve, une bouffée d’espoir : on ne sait si le titre porte l’influence (inconsciente) de Moby ayant partagé la coproduction de L’Emprise (2023) de Mylène Farmer, mais on imaginerait parfaitement son chant pour Rallumer les étoiles sur cet instrumental de Tepr. Mais aussi, à l’écoute des chœurs et connaissant l’amour commun pour la Japanime, aux derniers travaux audiovisuels (on y revient !) de Para One. Que l’on se trompe ou non sur les inspirations, Mizuiro provient d’un artiste assurément érudit, à l’écoute du pouls du monde comme de la musique.
Les pistes s’allongent, faibles en nombre, mais longues. On ne sait pas si le titre What’s the F_cking Point of Moving to LA renvoie à une obligation contractuelle ou plutôt familiale, mais il taquine Nora en Pure et une tropical house congelée, pas très loin de cette Force of Nature évoquant, elle, autant nos écoutes de Jean-Michel Jarre que celles plus récentes de DeLaurentis. On la sent, la nature, on pense à elle, plus encore à mesure qu’on s’en éloigne : destination le saint espace. Une voix se fait entendre en toute fin, à la fois familière et lointaine, enveloppante et robotique (“princesse Padmée, est-ce vous ?”). Avec à présent une poignée d’albums et une carrière de plus de deux décennies entre l’ombre (toute relative) et la lumière, on aimerait le revoir s’aventurer sur scène. En tout cas, il se dégage de Mizuiro un sentiment de réalisation, de sacerdoce accompli appelant le prochain.
Tracklist :
01. Alders
02. Champs Rouges
03. What’s the F_cking Point of Moving to LA (ft. Luca Lowe)
04. Force of Nature
05. Montée Furieuse
06. Mizuiro
07. Lias
08. Mirrors

