The Reed Conservation Society / Sing A Song That Never Ends
[La Basse Roche / Hot Puma Records]

9 Note de l'auteur
9

The Reed Conservation Society - Sing A Song That Never EndsC’est chic, c’est français messieurs-dames (épisode 2/3)

Stéphane Auzenet est francilien ; parisien si on veut. Après tout, vu de province, c’est un peu la même chose. Après des débuts discrets, un temps troisième larron du duo Verone, c’est à la fin des années 2010 qu’il va faire de The Reed Conservation Society l’une des plus épatantes promesses d’ici ; comme quoi la valeur peut parfois attendre le nombre des années. En trois EP quasi simultanées réunis sous la forme d’un luxueux coffret 25 cm, il va imposer un nom poétique mais surtout une signature sonore que viendra confirmer son premier album sorti il y a deux ans, La Société De Préservation Du Roseau. Tout comme Jérôme Didelot d’Orwell dans notre épisode précédent, c’est lui aussi chez les belges de Hot Puma qu’il trouve désormais refuge pour porter avec une certaine ambition toutes les promesses d’un album produit par sa propre structure, La Basse Roche.

Le musicien aime les contrepieds : après des débuts anglophones et un premier album strictement en français, c’est en groupe que The Reed Conservation Society se remet à l’anglais. Toujours accompagné du fidèle Mathieu Blanc qui l’accompagne depuis les débuts, c’est à présent au tour du bassiste Nicolas Pain et du batteur Cédric Bermond d’intégrer pour de bon la société ; choix loin d’être anodin que d’être ensemble, pour la première fois réunis dans une même pièce pour enregistrer, à confronter les points de vue, expérimenter les idées et s’inscrire dans un processus créatif où chaque membre trouve sa place. Un choix important mais loin de limiter le groupe dans sa démarche comme en témoignent les pas moins de 15 autres artistes venus à des degrés divers apporter leur pierre à cet édifice de taille, à grand renfort de voix additionnelles, de claviers, de guitares et, bien entendu car c’est bien la marque de fabrique de cette pop ambitieuse, de cordes et de cuivres.

Le procédé est important. Il est d’ailleurs rare qu’un groupe s’en ouvre aussi explicitement, troquant dans le livret du disque les paroles des chansons pour un long texte expliquant le cheminement de la genèse du disque, comme si elle s’était rendue indissociable de son écoute, que ces secrets de fabrications d’ordinaire jalousement gardés devaient ici être exposés au grand jour afin que chacun s’en imprègne et relève toute leur importance ; le chemin aussi important que le résultat : on y souscrit pleinement. D’autant qu’ils viennent confirmer ce que l’on entendait, ce virage que l’on qualifiera d’Américain, influencé par Sufjan Stevens ou Pavement, hanté par la disparition de David Lynch lorsqu’il convoque le Bucky J d’Inland Empire sur le plus americana des titres du disques.

Alors, quand tout est dit ou presque, il n’y a plus qu’à se taire et se plonger dans cet univers épris de beauté et de grâce. I Keep The Thorns Right In My Chest est une promesse d’entrée qui jamais ne faillira, portée par une soul délicate et qui se réinvente sous des traits pop. On se laisse alors porter par le voyage intime de The Reed Conservation Society et ses nombreux acolytes, de la riviera finistérienne du côté de Bénodet pour une jolie escapade lumineuse entre dunes et pins à Sainte Marine à l’Arizona de Calexico sur un Modesty Of Heart qui convoque les grands espaces arides mais pourtant sublimes et les cuivres mariachis ; du Chicago de Jim O’Rourke sur I Wish You Were Much More Than An Affair qui fait revivre cet esprit qui règne sur certains de ses disques comme Bad Timing ou Eureka à la Californie du Pavement apaisé de Terror Twilight sur le singulier Goldfish With Glitter Gleam. On se délecte de la délicatesse qu’apportent les voix féminines, qu’il s’agisse des chœurs d’Emma Broughton (Thousand) ou des duos avec l’anglaise Rosie Brown ou la lilloise Natasha Penot échappée de The Apartments le temps d’un The Kruize de toute beauté.

Mais pour faire plus qu’un déjà très bon disque, ce qui en soit semble déjà suffisant, il convient de venir toucher au cœur, de survoler la mêlée du moment pour aller s’inscrire dans le temps long et se frayer une place dans l’histoire de la pop française. The Reed Conservation Society a fourbi ses gammes et décidé de frapper fort en milieu de disque. Tout d’abord en convainquant le grand Elvis Presley sur ce Elvis Has Left The Building à l’écriture incroyable de rondeur. Le groupe empile sans crainte : mélodie à tiroir, break choral, orgues, piano, cordes chatoyantes, cuivres renversants, rien n’entame la légèreté d’un titre qui virevolte au ralenti avant de s’offrir une fin juste bouleversante. Et que dire alors du tout simplement merveilleux If I Could Change Myself Into Water, folk dentelé mené sur un drone délicat qui va lentement muer vers une pièce pour piano solo d’une beauté infinie : le sommet de cet album tourné vers les USA a en réalité les traits britanniques du meilleur de The Declining Winter ou Lightning In A Twilight Hour.

Sing A Song That Never Ends est tout sauf une surprise. Il est avant tout la confirmation d’un talent déjà éprouvé qui semble aujourd’hui franchir avec cet album une étape supplémentaire. Confirmation aussi qu’il n’est nul besoin de bénéficier de moyens démesurés pour s’autoriser un peu d’ambitions artistiques, ça c’est une évidence, commerciales aussi, ça c’est un souhait que de voir une telle œuvre foisonnante, exigeante et passionnée faire voler en éclat les plafonds de verre du genre. Cette société ne préserve pas seulement le roseau mais en vérité tout un savoir-faire et un état d’esprit que la pop française se plait à cultiver à sa façon.

Tracklist :
01. I Keep The Thorns Right In My Chest
02. Sainte-Marine
03. The Kruize
04. Bucky Jay
05. If I Could Change Myself Into Water
06. Elvis Has Left The Building
07. I Wish You Were Much More Than An Affair
08. Goldfish With Glitter Gleam
09. Whistle In The Tree
10. Modesty Of Heart
11. All The Stars Fall Asleep

Liens :
Le groupe sur Discogs
Le groupe sur Facebook
Le groupe sur Instagram
Le site du label

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