S’il y a bien une chose que l’on ne pourra pas retirer à la modernité que constitue le streaming malgré les débats éthiques qu’il peut soulever, c’est bien de parvenir à rendre accessible de n’importe quel point de la planète, et donc du vôtre, des albums qui auraient auparavant été étiquetés « Import », difficilement trouvables à part chez quelques disquaires ultra pointus et dont l’évocation chroniquée ressemblait à une vaine tentative de vous convaincre d’aller y jeter une oreille, faute tout simplement de pouvoir le faire sans se lancer dans une quête complexe ordinairement réservée aux fans les plus accros. Car si Triángulo de Amor Bizarro jouit en Espagne d’un véritable statut chez les amateurs de rock indépendant venus, à l’image du groupe et de sa musique d’horizons très différents, dépasser les frontières de la péninsule est une gageure et il suffira d’aller jeter un œil à la géographie des tournées du groupe depuis toutes ces années pour s’en convaincre. Pourtant, les galiciens ne semblent pas manquer d’ambition et le passage d’un label madrilène à l’autre, de l’historique Mushroom Pillows qui l’accompagnait depuis 2007 à Sonido Muchacho pour la sortie de ce huitième album, Mi Catedral, est l’indubitable signe d’une volonté de se régénérer.
Malgré son nom qui pour les moins hispanisant d’entre vous s’inspire on ne peut plus directement du Bizarre Love Triangle de New Order, faut-il le rappeler, une des plus jolies chansons jamais écrites, le trio composé d’Isabel Cea, Rodrigo Caamaño et Rafael Mallo ne s’est jamais contenté de marcher dans les traces des mancuniens. Au contraire, il se plait même plutôt à faire office de faux-ami qui entraine ses auditeurs sur des chemins escarpés et scabreux, politiquement engagés, jouant régulièrement sur les codes d’un environnement notamment graphique sombre, parfois proches du métal, ce qui lui a valu dans un passé récent quelques déboires quand il a fallu faire face à de stupides accusations satanistes. Comme quoi il reste difficile dans une monarchie catholique globalement conservatrice comme l’Espagne de sortir avec férocité des sentiers battus de l’art.
Triángulo de Amor Bizarro détonne pour le moins et ce Mi Catedral ne déroge pas à la règle, d’autant qu’il est même annoncé par le groupe comme l’un de ses albums les plus électriques. C’est un fait, indéniable : l’album jouit d’une production puissante et dense, jamais loin d’une certaine forme de saturation sur le traitement des voix notamment mais là où son prédécesseur Sed peinait à convaincre totalement par un certain manque de continuité, enchainant bruit blanc, synth pop et punk noise comme autant de temps forts croisant d’autres plus faibles, Mi Catedral est d’abord marqué par un sursaut de cohérence. Pour autant, le groupe ne change pas son fusil d’épaule et reste à l’affut de ses obsessions habituelles, ces formes de violences sociales, émotionnelles, intimes qu’incarnent le pouvoir et la technologie. Il les convertit en énergie créative, en îlot de résistance, cette utopie régie par ses propres règles d’un monde à reconstruire sur ses propres ruines. A l’image de ces temples brûlés, saccagés, détruits à travers les siècles, le trio reconstruit sa propre cathédrale à coup de guitares bruyantes et acérées, d’une batterie furieuse, d’une basse qui cloue au sol et de chant souvent hargneux. Une architecture sans fioriture mais qui aboutit singulièrement à un résultat de toute beauté, quasiment subjuguant.
L’entrée en matière SMT En El Palacio Real donne indubitablement le ton : trois minutes d’un piano funéraire servant de linceul aux incantations d’Isa Céa avant qu’un punk rock tonitruant à réveiller les morts ne prenne le contrôle de la cérémonie électrique. Le tourbillon est si puissant qu’il n’y plus guère qu’à lâcher prise et se laisser aller. Car s’il y a bien une chose dans laquelle les galiciens excellent, c’est bien cette capacité à vous embarquer dans leur univers même quand il ne correspond pas tout à fait au vôtre, chéri, préféré. Tenter d’y coller une seule étiquette serait une belle bêtise tant le groupe fait preuve d’inventivité sonore et structurelle et peu importe, vraiment, si cela va parfois aller un peu trop vite, un peu trop fort, un peu trop brutalement : le point d’orgue en la matière, Media Vida, n’a rien non plus d’un brûlot pour squat alterno punk extrémiste. Alors que Odio A Mi Generación ou La Era Chapada En Oro filent bon train, sans génie mais mues par une redoutable efficacité, Diosas Adolescentes a tout d’un tube de college radio mettant l’accent sur une certaine emphase mélodique et un refrain qui s’envole tandis que l’adorable Este Contra Oeste avec son intro aux faux airs de Ramones est une petite merveille de pop song sautillante et sur-vitaminée.
Mais à l’évidence, plus qu’à leur habitude, les galiciens ont aussi souhaité pousser ici le curseur de leurs envies de tenter des choses, de déstructurer leurs compositions sans pour autant dépister leur public déjà habitué à leurs débordements créatifs. Le résultat se décline en titres plus complexes, y compris en conservant une certaine immédiateté, passionnants à découvrir. En La Corte Del E. pièce noise sombre et fantomatique nous entraine au fin fond de de l’univers tordu du trio, exploration intime et inquiétante, quelque peu schizophrène et certainement pas contredite par Matar A Un Rey avec son titre provoc’ au royaume des Bourbons qui est surtout une étonnante composition multifacette passant d’une entame furieusement électrique faisant crisser les violons à un break baroque de chambre ouvrant sur une partie synth-kraut chorale et cordée complétement hypnotisante. Sur le sautillant BBBMV a.r.m.a.s., tout est dans le titre, c’est sans doute la première fois que l’on entend de façon aussi marquée l’influence du m b v de My Bloody Valentine avant que Mi Catedral ne s’élève en milieu d’album, tel un vaisseau majestueux symbolisant sans doute le mieux les intentions d’un disque plus exigeant qu’il n’y parait, refusant la linéarité, choisissant l’électricité sans renier l’électronique, haletant, suffocant, soufflant de courtes pauses nécessaires avant de repartir à l’assaut d’une quête rageuse et profondément ancrée dans l’esprit du groupe.
Pourtant, Pat A Trenca est une retombée assez inhabituelle dans l’univers de Triángulo de Amor Bizarro mais elle est sacrément réussie, exprimant comme bien d’autres (du Something In The Way de Nirvana au Sunny de Fontaines D.C.) ce besoin de faire reconnaitre aussi une certaine capacité à s’affranchir d’une rage essentiellement mue par un BPM élevé pour bâtir un morceau où c’est la sensibilité qui est avant tout mise en avant à l’aide de cordes et de cuivres ou d’arrangements qui trahissent l’ambition de créer un morceau d’envergure, exigeant, s’autorisant à lorgner vers le grandiose, l’inoubliable qui fiche le frisson. La plupart en serait restée là mais il n’y a pas de règle : Mi Catedral sera donc de ces albums qui s’achèvent sur une claque parfaite avec un Sacrificio qui n’est ni plus ni moins que le Just Like Heaven que le groupe s’autorise à nous offrir en guise de conclusion brillante à cet album lui donne en dernière instance une étonnante portée lumineuse, comme un rayon de soleil qui finit par percer un vitrail coloré et éblouir le chœur d’une clarté obsédante et colorée… en pleines obsèques.
S’il faut se dire les choses, on suivait inconditionnellement Triángulo de Amor Bizarro depuis des années par amour du nom que les galiciens s’étaient choisi et bien entendu pour une collection conséquente d’excellents titres véritablement marquant, singles détonnant ou pépites de cœur d’album, de celles que les algorithmes ont bien du mal à aller repérer mais jamais, jusque-là, si ce n’est le tout premier Triángulo de Amor Bizarro, un de leurs albums n’avait exprimé une telle cohérence. C’est sans doute assez rare, mais il aura donc fallu attendre près de 20 ans pour le groupe parvienne enfin à renouer pleinement avec la fougue d’un premier disque tonitruant et réussi de bout en bout. Se construire une cathédrale, ça n’est pas rien ; demandez à Gaudi de l’autre côté de la péninsule ce qu’il en pense. Celle de Triángulo de Amor Bizarro est bien plus modeste, mais elle en impose quand même, puissant monolithe électrique mais pour autant finement ouvragé avec ses multiples flèches qui s’élèvent haut dans le ciel. Reste maintenant à en faire un monument que viendront enfin visiter les plus curieux globe-trotteurs du rock indé.
Tracklist :
01. SMT En El Palacio Real
02. Diosas Adolescentes
03. Odio A Mi Generación
04. Media Vida
05. BBBMV a.r.m.a.s.
06. Matar A Un Rey
07. Mi Catedral
08. En La Corte Del E.
09. Este Contra Oeste
10. La Era Chapada En Oro
11. Pat A Trenca
12. Sacrificio
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