[Loco Pop #1] – Merry Chrisma : Kisses from l’Italie qui vous emmerde

Chrisma Black Silk StockingAlors qu’à l’époque ou presque (oui, déjà), dans notre beau pays du fromage, Indochine commençait à assommer les masses de ses tubes assassins : répertoire repris en chœur lors d’excursions scolaires à vous défenestrer du car lancé à pleine vitesse ou à défaut vous suggérant de rentrer dare-dare au pays surtout si la destination finale était la perfide Albion, patrie du « bon goût musical djeune » par définition. A l’époque donc, à l’opposé et un peu avant, en 1978, il était une fois l’Italie. Italie, pays de la pasta et du rock alternatif. Qui l’eut cru ?

Italie donc, cousine bottine de la France, où atterrissait un ovni tout plat, noir, troué en son centre. A l’intérieur deux extra-terrestres blonds italo-helvétiques nommés Chrisma qui – photographiés sur la double pochette de leur album – créent une ambiance nocturne à la new yorkaise. Chrisma, pour Christina Moser et Maurizio Arcieri, couple pris en flagrant délit de pose nonchalante et digestive, en fait scène se passant derrière un restaurant chinois rempli de carton de nouilles. Atmosphère faussement Chinatown ou plagiat des ambiances 70s à la Scorsese. Mais que l’on ne se berce pas d’illusions, même si la pochette est trompeuse, la galette sonore non alimentaire au titre somptueux Chinese Restaurant est lumineuse, gorgée de pépites et d’arrangements musicaux expérimentaux avant-gardistes. Elle préfigure déjà ce que sera la new wave (ou nouille wave, pour les intimes).

Elle, Chistina Moser, blonde extravertie à la plastique toute ritalienne sortie tout droit d’un péplum, lui, Maurizio Arcieri, blondinet à la Plastic Bertrand, ancien membre du groupe anecdotique New Data et acteur pour roman photo en vogue à l’époque. Et aussi, aussi et surtout, l’arrangeur bidouilleur de cet album, alchimiste sonore et producteur barbu Nico Papathassou, frère du compositeur mieux connu sous le nom de Vangelis, tout à l’œuvre au four et au moulin sur cet opus électronique gavé d’instruments analogiques encore rares et chers à cette époque, mais là s’arrête le rapprochement congénital de la fratrie Vangelis, le frère cadet grec étant plus… contemporain et plus inscrit dans son époque que l’ainé à l’esprit  romantique et lyrique, libre et en feu comme ses chariots panés.

Et on comprend mieux alors à eux trois, threesome d’époque et de musée fellinien, la direction musicale prise par ce disque. L’atmosphère est souvent sombre comme un trou noir, ombragée par des guitares trafiquées d’effets qui viennent parsemer et contre balancer la cadence électronique de la boite à rythme et les synthés moog, Textures  parfois krautrock comme dans la répétition du morceau c-rock qui n’est pas sans rappeler les gimmicks de Neu!, et ambient comme dans ces arrangements avec ces longues plages musicale sans paroles du premier morceau Thank you et encore repris tout à la fin avec  paroles, cette fois-ci.

Les textes brefs et ouvertement sexy comme Black silk stocking, le tube sans foi ni loi, ou Lola font monter vers  l’entrecuisse une doucereuse chaleur, et jusqu’à une violente démangeaison bestiale,  et donnent à ce duo une petite réputation sulfureuse que la presse italienne à sensations s’empresse de montrer du doigt. Chrisma. Puis Krisma en 1980, sur le troisième album duquel le jeune Hans Zimmer, l’actuel pape des bandes originales pour le cinéma blockbusté, tient les synthés.

Mais plus encore marqué par l’esprit punk de l’époque, le couple se risque sur scène à des frasques réprouvées par la morale publique, et le petit Maurizio en perdra presque un doigt lacéré par une lame de rasoir lors d’une rixe non calculée. La spécialité du bonhomme est alors, en effet, ce qu’on appelle le finger job, soit l’action de se taillader le doigt au rasoir sur scène pour en faire pisser le sang frais. Exotique.

L’album suivant Hibernation, moins abouti et vocalement moins intéressant signera la fin underground de ce groupe qui ne produira par la suite que des fadaises italos-rengaines ou ritournelles pop sans intérêt. Krisma devient un groupe de foire, déménage à New York, puis à Paris où après avoir tourné des clips pour MTV, ils sont engagés par France 2. On avoue ne pas trop savoir ce qu’ils y ont fait. Après plusieurs come-backs et des rééditions de leurs albums dans les années 90, Maurizio décède en Italie en 2015, à l’âge de 72 ans.

Chinese Restaurant reste leur album le plus intéressant. Il recouvre une signature musicale qui n’est pas s’en rappeler une combinaison à base de fragments d’Ultravox, Suicide et The Stranglers, inspirant les Gary Numan et autres Fad gadget qui viennent, donc une réussite esthétique et sonore sans pareil pour l’époque.

Ce LP, Chinese Restaurant, sorti chez Polydor, réédité ces derniers temps sur le label Spittlerecords, est une aubaine pour rattraper l’histoire magnifique de cette époque fiévreuse et alternative et qu’aujourd’hui beaucoup de gens donneraient cher pour revivre, voir leurs parents jeunes, les traiter de « mother fucker » ou pire encore,  leur botter les fesses au burin. Bref un bon disque de légende romaine que l’on doit au moins avoir fréquenté, et pourquoi pas avoir dans sa discothèque pour garantir à ses descendants un patrimoine décadent et épater ses amis.

Non, le bon/mauvais goût pionnier post punk n’est pas un monopole anglo-américain mais aussi parfois un bon plat milanais de risotto chinois, du bien bel ouvrage ciselé d’antan, et un formidable et beau coup de botte dans le derrière de la France. « Dolce merda », de la part de nos amis Ritals. Le petit fan club de Chrisma est toujours actif mais pour combien de temps encore ? Celui d’Indochine a plus d’adhérents qu’il n’y a de cheveux sur la tête de Robert Smith.

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