Les Instantanés d’Imara #34 – Adriano Celentano

Adriano CelentanoL’Italie, ses paysages, sa gastronomie, , son cinéma,son patrimoine musical…En termes de musique, quand on parle de l’Italie, on pense souvent à l’opéra, aux musiques de films (Ennio Morricone, Nino Rota) ou même à l’italo-disco, genre auquel mon confrère Dorian Fernandes a consacré une chronique il y a quelques mois. Et le rock alors ? Si l’on parle de rock anglais, de rock français, allemand ou même belge, qu’en est-il du rock italien? Il est vrai que l’Italie n’est pas tellement reconnue pour le rock’n’roll. Pourtant, les ondes transalpines n’ont pas échappé au déferlement de décibels et de singles à deux accords des groupes anglo-saxons, impactant autant les jeunes italiens que leurs voisins. Ils décident eux aussi de monter sur scène et de fonder des groupes, créant ainsi leurs propres icônes locales quand elles ne sont pas internationales. Adriano Celentano est assurément un des premiers héros du rock italien, une sorte de Johnny Halliday transalpin mais en bien meilleur.

Adriano Celentano naît en 1938 à Milan. Il exerce quelques petits boulots comme l’horlogerie avant de fonder avec des amis son premier groupe, The Rock Boys. L’un des membres, Antonio Ciacci fera carrière sous le nom de Little Tony. Ils remportent le premier prix du festival de rock n’roll italien en 1957 avant de se séparer. Il sort dans la foulée ses premiers singles, des reprises de succès américains, avant de produire, avec l’aide de son parolier Miki Del Prete, ses premières chansons en italien. Sur scène, il se fait remarquer par une gestuelle et une énergie que l’on peut situer entre Elvis Presley et Jerry Lewis (l’acteur comique aux mimiques outrancières, pas le Killer au piano enflammé) et qui lui vaudra le surnom de “L’homme monté sur ressorts”.

Le début des années 60 est marqué en France par l’avènement des yéyés, version fade et aseptisée du rock et de la pop anglo-saxonne largement composée d’adaptations en français des tubes du moment. Si Celentano reprend les classiques des pionniers du rock, il se démarque par des compositions originales dans sa langue qui connaîtront un certain succès. En témoigne notamment Il Raggazzo Della Via Gluck, chanson touchante dans laquelle il évoque le quartier de son enfance, interprétée plus tard par Françoise Hardy sous le titre La maison où j’ai grandi. Celentano montre également son indépendance par rapport aux vedettes en vogue de l’époque en créant son propre label, Clan Celentano, toujours actif aujourd’hui, bien que son catalogue récent se constitue surtout des rééditions des albums de son fondateur. 24 000 baci, un de ses premiers tubes, très ancré dans son temps, sort à la même époque et termine deuxième au festival de Sanremo et reste encore un des grands succès du chanteur, sans être non plus une de ses plus belles réussites. Mais comme ses homologues hexagonaux, les reprises et les adaptations restent bien présentes dans sa discographie sixties (Preghero, adaptation du Stand by me de Ben E King). Azzuro (1968), le sympathique La Festa et bien sûr Il Raggazo Della Via Gluck sont trois singles sixties à retenir dans sa longue carrière, que l’on peut résumer en deux parties: la première 1961-1966, twist/yéyé, puis la période 1966-1969, davantage tournée vers la chanson (de qualité). Parallèlement, il entame une carrière au cinéma en apparaissant en 1960 dans son propre rôle pour le film La Dolce Vita de Federico Fellini. Il tournera dans plus d’une trentaine de films, généralement dans des seconds rôles.

C’est dans la décennie suivante qu’Adriano Celentano déploie pleinement son talent et son potentiel. Alors qu’il devient un des chanteurs les plus connus et appréciés de son pays, il s’affirme davantage, aussi bien en tant que musicien que personnalité publique. Si Celentano véhicule parfois une image de chanteur populaire voire de variété, il tient cependant à rappeler qu’il reste un rocker. Le rock a une grande importance pour lui, c’est la musique qu’il a aimé et pour laquelle il s’est découvert une vocation de chanteur. Des racines musicales qu’il revendique autant par ses reprises de standards des pionniers que par la simple mention du mot “rock”, par ailleurs très présente dans sa discographie. En témoigne notamment Nostalrock, un album sorti en 1973. Un disque essentiellement constitué de reprises. En plein boom glam-rock et à l’apogée du rock progressif, Adriano Celentano commence à regarder dans le rétroviseur et éprouve une certaine nostalgie pour le rock des pionniers. Outre Guitar Boogie, chouette instrumental rockab’ d’abord acoustique puis électrique, plus ancien qu’il n’y paraît, il reprend entres autres Shake Rattle & Roll (Bill Haley & the comets), Tutti Frutti (Little Richard) pour un résultat qui ne manque pas de sincérité et d’énergie. Be-Bop A Lula (Gene Vincent) est un standard absolu du rock dont il livre une version qui n’est pas des plus mémorables: la meilleure reprise du classique de Gégène étant certainement la version apocalyptique d’Alan Vega (Collision Drive,1981).  Mais loin des aspirations de déconstruction ou de réinvention du rockab’ qu’eurent certains rockers de la fin des années 70 (Alan Vega en premier lieu, mais aussi les Cramps ou Tav Falco), Celentano cherche simplement à raviver des souvenirs d’une époque pas si lointaine mais déjà révolue au moment où sort cet album, et semble surtout passer un bon moment dans une démarche proche de ce que proposera John Lennon deux ans plus tard avec l’album Rock’n’roll. La nostalgie du rock, en somme. L’album est par ailleurs relié par des interludes qui semblent provenir d’un âge encore plus ancien, comme avec l’instrumental d’ouverture Pennsylvania 65000 qui nous plonge dans le jazz des années 30 et 40.

Mais le clou du disque est incontestablement Prisencolinensinainciusol, précédemment paru en single. Un génialissime morceau dylanien proto-rap aux paroles en yaourt sonnant comme de l’anglais. La chanson est la preuve même qu’il est inutile de comprendre les paroles d’une chanson pour l’apprécier et accentue une vérité réalisée sur le tard (après apprentissage de l’anglais): la majorité des paroles de chansons de rock sont sans intérêt et tournent autour des mêmes thèmes redondants, ce qui rend d’ailleurs encore plus intéressant l’idée d’une chanson qui ne veut volontairement rien dire. Le morceau est devenu un incontournable du répertoire du chanteur et a acquis une nouvelle popularité sur internet (voir les Instantanés n.25)

La même année, il publie l’épatant 45 tours L’Unicca Chance. Une petite merveille de funk seventies pur jus, avec une ligne de basse qui ne vous quitte plus et une wah-wah qui donne envie de rouler dans les rues de San Francisco et de casser du bandit avec Karl Malden et Michael Douglas. Un superbe pas de côté sur lequel Celentano s’éloigne de son registre, et ce ne sera pas la dernière fois.

En 1976, Adriano Celentano sort l’album Svalutation, ainsi que le 45 tours éponyme, qui restera dix-huit semaines dans les meilleures ventes de singles en France, allant jusqu’à atteindre la quatrième place. La chanson est un excellent rockabilly inspiré de Lotta lovin’ de Gene Vincent (qu’il avait repris sur Nostalrock) sur la récession. Svalutation est l’anglicisation du mot italien pour dire “dévaluation”, et le chanteur exprime son indignation face à la crise que traverse son pays suite au choc pétrolier et à l’inflation que subit la population. Dans les paroles comme dans la musique, on sent que de l’eau a coulé depuis les années 50: l’insouciance qui régnait à l’époque a cédé sa place à la nostalgie (dans la musique) et à la crainte de l’avenir. Des thématiques qui sont encore grandement d’actualité de nos jours. Plutôt que d’écouter les infos, écoutez Celentano.

Le reste de l’album se concentre davantage sur les ballades: La Camera 21, La Barca et Uomo Macchina, sur laquelle Celentano parle d’hommes-machines…deux ans avant Kraftwerk (bien que dans un style tout autre). Sur I want to know, titre en deux parties en ouverture et clôture de l’album, l’artiste critique l’urbanisation, les grands ensembles HLM et dénonce le sentiment d’aliénation engendré par ces nouvelles constructions. La deuxième partie se suffit à elle-même, avec ses violons discrets et ses cuivres qui auraient pu (et peuvent encore) servir pour bon nombre de samples.

Adriano Celentano est donc un artiste engagé, et l’un des rares chanteurs engagés qui ne soient pas chiants. Depuis le début des années 70, il n’hésite pas à prendre position à maintes reprises dans les médias sur des sujets qui le préoccupent, tels que les crises politiques et économiques, l’écologie ou l’urbanisation, quitte à laisser une partie de son public sur le carreau, lassé de ses monologues que certains jugent moralisateurs (on peut les comprendre)

Sur ses deux albums suivants, l’artiste prend un virage à 180 degrés pour embarquer à bord du nouveau train en marche: le disco. Un changement de style qu’il avait annoncé sur son album précédent avec La Neve, mais qu’il assume pleinement sur le bien-nommé Disco Dance puis Tecadisk (1977). Le rocker rital fait une chanson sur un homme-machine et se lance dans le diskö (comme écrivait Yves Adrien): le voilà dans sa phase Adrianovö… Tecadisk déroute, mais n’est pas mauvais. Il y a l’ironique Yes I Do, où il chante comme un rocker sur des rythmiques funky (seuls les cuivres sont un peu lourds et légèrement disgracieux) en clamant qu’il adore sa bagnole et que tout le monde devrait en avoir une. Somebody Save Me devrait plaire aux amateurs de disco et cite en passant le célèbre instrumental Tequila de The Champs. Deux slows de moindre intérêt, Wartime Melodies (ça pourrait être un bon nom pour un groupe) et You can’t be happy, remplissent le LP.

Sur Soli (1979) Celentano revient à son style de chanson habituel (Soli, Non E), avec toutefois des restes de disco (People, et surtout Pay Pay Pay avec sa chouette ligne de basse et son riff de guitare à la Chic). Il remet ensuite le couvert l’année suivante avec Un Po Artista un Po No, sur lequel il pose en gangster d’opérette (mais tout de même avec élégance), une image qu’il s’amusait parfois à cultiver lors de ses passages à la télévision. Meilleur que son précédent opus, l’ensemble est de la pop italienne de bonne facture. Il ajoute un nouveau classique à son répertoire avec Il tempo se ne va, émouvant titre (écrit par son épouse Claudia Mori) sur un père voyant sa fille grandir et le temps passer.

Malgré un retour au rock avec Deus (1981), celui-s’avère largement dispensable, puisqu’il s’agit de reprises et d’adaptations de titres anglo-saxons des années 50/60 à la sauce synthétique, et donc fichtrement daté. Même remarque pour I Mei Americani (1984), qui est curieusement une des plus grosses ventes du chanteur. Uh..Uh (1982) et Atmosfera (1983) s’engouffrent dans ce son typique de la pop (pour ne pas dire variété) du début des années 80 qui a vraiment vieilli.

Ce constat ne s’arrange guère avec La Publica Ottusita (1987) dont les compositions sont une fois de plus gâchées par une production ringarde, en l’occurrence celle du milieu des années 80. En 1985, il réalise la comédie musicale Joan Lui, dont il compose aussi la bande-originale (comme pour la plupart de ses films). Mais cet ambitieux projet ne rencontre pas le succès escompté. Il présente également plusieurs émissions à la télévision italienne au cours des années 80.

Artiste prolifique, Adriano Celentano ralentit la cadence dans les années 90 et sort une poignée d’albums en dix ans. Sur la pochette de Il Re Degli Ignorante, il arbore un costume et un chapeau blanc qu’il a emprunté au Michael Jackson de Smooth Criminal (que ce dernier avait emprunté à Fred Astaire dans le film The Bandwagon). Cela reste mieux que ses derniers albums, mais il continue de commettre l’erreur de vouloir coller le son de ses disques à son époque. Sur le morceau titre, il s’essaye même au rap…Comme pour beaucoup des chanteurs de pop, la suite de sa carrière est en dents de scie. Dans les années 2000 Adriano Celentano se fait plus rare. Dormi Amore, La situazione non è bona, montre le chanteur en boxeur, tentant de s’accrocher et de lutter face au passage des modes et du temps. L’ensemble est sincère, plus introspectif, mais toujours inégal, comme une grande partie de son catalogue, mais est toutefois pourvu de jolis arrangements symphoniques.

Si il a connu quelques heures de gloire en France dans les années 70, Adriano Celentano est aujourd’hui un peu oublié. Ce qui n’est pas le cas en Italie, où il est fait partie du patrimoine musical et reste un chanteur très aimé. En 2012, il remonte sur scène après dix-huit ans d’absence et donne ses deux derniers concerts aux Arènes de Vérone.

Afin qu’un grand nombre de spectateurs puissent assister aux concerts, des étudiants aux chômeurs en passant par les familles et les retraités, il décide de vendre six mille places à un euro. Un chanteur populaire, dans le meilleur sens du terme.

Lire aussi :

Recevez chaque vendredi à 18h un résumé de tous les articles publiés dans la semaine.

En vous abonnant vous acceptez notre Politique de confidentialité.

Mots-clés de l'article
Écrit par
Plus d'articles de Imara
Les Instantanés d’Imara #30 – The Rolling Stones en reprises
Peut-on se passer des Rolling Stones ? Est-il possible d’aimer le rock...
Lire
S’abonner
Notification pour
guest

0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires