Les Instantanés d’Imara #25 – Le Jukebox d’internet

Rick Astley par Imara

Aujourd’hui, un article un peu différent qui sort des sentiers battus, ou du moins des sentiers que j’ai battu dans cette rubrique. Pas de rétrospective à la gloire de méconnus, de sous-côtés ou de losers du rock mais à la place, une chronique (relativement) sérieuse consacrée à des chansons légères, amusantes et/ou absurdes: celles qui sont devenues des memes internet. Une idée qui m’est venue après une soudaine question existentielle: “Si internet était un café, quelles chansons seraient dans son jukebox ?”  Je réponds ainsi à cette question que personne ne se pose de manière subjective, à travers cette petite sélection de phénomènes musicaux d’internet, commentée ici telle une fausse chronique de singles dans un vieux magazine de rock. Ou les notes de pochette d’une compilation qui n’existe pas.

Rick AstleyNever Gonna Give You Up

Ou comment une bluette pop pour midinettes chantée par un rouquin que certains prirent pour un noir devint l’objet d’une farce sur internet: le rick roll. Croyant cliquer sur ce qu’il cherche, le naïf se retrouve à entendre les premières mesures de ce hit de 1987. Avec ses arrangements datés sentant les eighties, son clip kitsch et son refrain qui finit par vivre dans votre tête et en payer le loyer, ce titre qui avait sombré dans une certaine ringardise trouva un regain de popularité au milieu des années 2000 grâce à cette blague. Une plaisanterie aussi gentillette que la chanson qui continue à amuser du monde, dont Rick Astley lui-même.

Cet anglais qui se passionnait pour la Motown et la soul s’est retrouvé avec le producteur de Bananarama et de Samantha Fox pour mettre au monde ce tube mondial, Never Gonna Give You Up, faisant de lui le chouchou des jeunes filles en fleur et la risée des lecteurs des Inrocks. En 2023, il reprenait les Smiths sur la scène de Glastonbury. Rick Astley n’a pas fini de nous berner.

Eduard KhilTrololo

Toujours dans le domaine des blagues, Trololo est l’autre pierre angulaire des mèmes internet avec Rick Astley. Ce morceau de 1976 sans paroles entièrement constitué de vocalises refait soudainement surface en 2010 et offre une nouvelle notoriété à son interprète, Eduard Khil.

Ce chanteur russe né en 1934 fut très populaire en URSS dans les années 60/70 avant de tomber en désuétude à la chute du bloc Soviétique. Si le morceau est utilisé par des plaisantins pour dire “je t’ai eu !”, Eduard Khil n’était aucunement cynique ou ironique, il était au contraire purement sincère dans son interprétation. Le vrai titre de la chanson signifie en russe “Je suis content de rentrer enfin chez moi” et l’on y ressent une immense joie de vivre. Portée par sa voix de baryton, la chanson donne le sourire. Khil est d’une touchante simplicité et respire le bonheur. Il a l’air d’un enfant découvrant le monde qui s’enthousiasme pour de petites choses. Les arrangements à cordes et les tons bucoliques ajoutent un côté joliment désuet et naïf qui accentuent l’innocence du chant du baryton russe. Partagée, parodiée et détournée dans le monde entier, le retour en grâce de la chanson surprend agréablement le chanteur qui remonte sur les planches avant de nous quitter en 2012. Même mort, Eduard Khil continue de faire ce qui l’avait rendu célèbre: faire rayonner la patrie qu’il aime, sa culture et rendre les gens heureux.

Slack CircusFabulous Secret Powers

Une reprise crypto-gay génialement hilarante de What’s Up, l’horripilant tube des 4 Non Blondes sur un montage du dessin animé des années 80 Les Maîtres de l’Univers.

Entre le falsetto hyper maniéré et dramatique du chanteur, les images de Musclor, héros un peu trop viril de ce dessin animé qui était destiné aux garçons (mais pas ceux auxquels on pensait) et l’instrumentalisation techno-pop ringarde, inutile de dire que cette version est bien meilleure que l’originale.

Mention spéciale à l’ajout ingénieux du refrain de Don’t Cry Out Loud, ballade sirupeuse de Melissa Manchester qui fait office de cerise sur le gâteau de cette parodie tout en rose et en paillettes.

El ChomboChacarron Macarron

Une espèce de reggaeton mou du genou en yaourt avec une pincée de rap cheap qui avait même été classé dans les meilleures ventes de singles en Angleterre en 2006 grâce à sa diffusion sur internet (plus précisément à travers un montage de la série Batman des années 60.) Un morceau désopilant d’absurdité et de nullité dont l’interprète sonne comme Homer Simpson ivre parlant la bouche pleine. Impossible de ne pas pouffer de rire à l’écoute de ce truc qui parviendrait même à dérider Liam Gallagher, ce qui relève de l’exploit. Tellement nul que ça en devient génial: le FBI devrait essayer de déchiffrer les paroles comme ils l’ont fait pour Louie Louie.

Adriano CelentanoPrisencolinensinainciusol

On reste dans le yaourt, mais en bien cette fois. Derrière ce titre à rallonge imprononçable se cache un des grands succès du rocker italien Adriano Celentano, une star en Italie au même titre que Johnny Hallyday en France (sauf que la musique du premier écrase largement celle du second). Déplorant le fait que selon lui, les italiens n’écoutent que des chansons anglo-saxonnes, Celentano eut l’idée d’une chanson “que personne ne pourra comprendre, mais qui a pour seule signification: amour universel” (on est en pleine période hippie). Et ça marche. Les paroles n’ont aucun sens et sonnent pourtant comme de l’anglais: de l’anglais pour les gens qui ne comprennent pas l’anglais. Surtout, le morceau est une vraie réussite, groovy à souhait (comme on disait à l’époque) et très entraînant. Ça sonne comme du Bob Dylan en accéléré avec des cuivres tout en anticipant le hip-hop. Depuis deux-trois ans, cette chanson apparaît sans raison dans les algorithmes des réseaux sociaux, lui donnant une nouvelle jeunesse amplement méritée.

Tay ZondayChocolate Rain

Publié en 2007 par un certain Tay Zonday, ce morceau remporte un franc succès sur internet qui ne se dément pas: des internautes continuent à commenter la vidéo de la chanson à l’heure actuelle. Le morceau s’est fait remarquer pour ses paroles traitant du racisme en Amérique, mais surtout pour son chanteur qui ne fait pas son âge: il a 25 ans à l’époque, mais paraît plus jeune alors que sa voix de basse semble avoir eu plusieurs vies. Malgré les capacités vocales assez étonnantes du jeune homme, le morceau, qui dure près de cinq minutes, tourne en rond et aurait gagné en concision.

LoitumaIevan Polkka

Cette chanson folklorique finlandaise dépassa les frontières du pays d’Aki Kaurismäki en 2006 grâce à une petite animation en boucle montrant une héroïne de manga faisant tourner un poireau: internet dans toute sa splendeur. La version du meme est une interprétation en scat du groupe vocal finlandais Loituma datant de 1995. Repris et adapté entretemps dans divers styles et différentes langues, leur sympathique reprise de cet air traditionnel reste la plus agréable et fait penser à une jolie comptine, impression accentuée par l’intonation innocente de la chanteuse. La version du percussionniste turc de rue avec le chat qui remue la tête n’est pas mal non plus.

Daler MehndiTunak Tunak Tun

Daler Menhdi est un chanteur connu en Inde.

Mais ses détracteurs pensent que son succès n’est dû qu’à la présence de belles femmes dans ses clips. Il répond aux critiques avec cette chanson dans laquelle il se met en scène avec des clones de lui-même habillés différemment (un peu comme Lou Reed sur la pochette de l’album New-York). L’ensemble est très drôle et devient viral sur internet. Le clip n’y est bien sûr pas pour rien: bien que plus récent, il est encore plus kitsch et ridicule que celui de Rick Astley. On y voit Daler Menhdi et ses clones en costumes de couleur sauver le monde tels des Power Rangers du bled, le tout dans un décor de carton-pâte en 3D à coups de danses loufoques et d’effets spéciaux bon marché. Grâce à son clip tordant, la chanson dépasse les frontières pour entrer dans les ordinateurs et dans les têtes de millions d’internautes qui les fait voyager non seulement en Inde, mais surtout en Absurdie.

Pippo FrancoChi Chi Chi Co Co Co

L’an dernier, un vague sosie de Al Bundy fit irruption sur les pages d’accueil des réseaux sociaux avec une amusante chanson, suscitant l’intérêt de nombreux curieux. Ce drôle de monsieur n’est pourtant pas un inconnu dans son pays, l’Italie: il s’agit de Pippo Franco, un célèbre acteur et chanteur apprécié pour ses comédies légères et ses chansons pour enfants. La chanson en question est une sorte de Danse des Canards italienne, mais en bien mieux. Un rap pour enfants où il est question de canards et de poulets tenu par une chouette ligne de basse et un rythme entraînant, devenu culte pour les bambins italiens dans les années 80. Un bonbon pop pour les petits comme les grands enfants. C’est autre chose que Dorothée ou Carlos

PaukMumije

Vous n’avez pas cherché ce morceau. Personne ne l’a cherché. Par une quelconque sorcellerie informatique, l’algorithme de YouTube a un jour recommandé cette chanson sur ma page d’accueil et celle de nombreux autres. Un fantastique instrumental post-punk nerveux enregistré au début des années 80 par un obscur groupe bosniaque, Pauk (ne me demandez pas comment ça se prononce). Quatre minutes de tuerie au son délicieusement crade et poisseux portées par une superbe basse qui casse tout. Un formidable surf-rock gothique brut et hyper tendu avec une pointe de psychobilly pour lequel on dépenserait toutes nos pièces dans le juke-box d’internet si il existait. Un 45 tours de la chanson ou une réédition du LP dont elle est issue ne serait pas de refus.

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