Linda Manz (1961-2020) : rock’n’roll, punk & slacker

Linda Manz (1961-2020) : rock’n’roll, punk & slackerLinda Manz, Out of The blue (capture d’écran)

Disparition de l’actrice américaine Linda Manz, visage culte dont les films se rattachaient à l’univers du rock – toutes décennies confondues.

La carrière cinématographique de Linda Manz fut très courte, presque accidentelle, mais, chose rare, toutes les apparitions de Linda devinrent iconiques. Sans doute car elle ne tournait que dans des beaux ou grands films. Probablement aussi car dans la plupart de ses rôles, elle incarnait une certaine personnification de la musique rock – jusqu’à documenter, à elle seule, une certaine histoire du rock.

Premier rôle en 78 dans Les Moissons du ciel, meilleur film de Terrence Malick (après Badlands). Malgré Richard Gere et Sam Shepard, c’est elle que l’on remarque et qui revient  à l’esprit lorsqu’on se remémore cette odyssée planante, parfois métaphysique mais sans la lourdeur des Malick suivants – sans doute car sa voix, proche de l’hypnose, dicte le cours du récit.

En 79, dans The Wanderers (Les Seigneurs), Linda Manz incarne Peewee, la petite amie de Terror, chef des redoutés Baldies. Nous sommes dans les années 60, à quelques jours de l’assassinat de Kennedy et la fin du rêve américain. Le rock carbure encore à l’insouciance, et les bandes rivales (avec leurs codes vestimentaires) se bagarrent entre elles par simple principe, par soif de jeunesse, sans véritable haine. Linda, entre les gangs italiens, asiatiques et yankees, n’appartient à nul part : elle copine avec les Baldies (un peu les skins des 60s) mais, à la fin, se retrouve seule, désemparée, simplement à la recherche d’une affection. La bande originale, aussi acclamée que ses images, donne une terrible sensation de nostalgie, d’insouciance perdue : The Four Seasons, Smockey Robinson et surtout Dion (auteur de l’hymne du film, The Wanderer), sous l’œil du cinéaste Philip Kaufman, insistent sur la jeunesse éphémère des principaux personnages. Tous finiront mariés, au Vietnam ou en exil… Sauf Peewee. Quel futur pour ce sacré énergumène ?

Réponse en 1980 avec Out of the Blue, troisième film de Dennis Hopper, chef-d’œuvre punk ultime, dans lequel Linda y incarne le personnage de Cebe, adolescente rebelle qui ne jure (et ne crache) qu’en fonction de Johnny Rotten et Elvis, enfant d’un ex hippie déphasé face au changement d’époque (Hopper lui-même, alcoolique, triste, suicidaire). Linda Manz devient générationnelle : rarement l’enfance punk n’avait aussi bien été transmise en images qu’ici, rarement la colère et la frustration d’une punkette n’avaient semblé si crédibles, si nihilistes, si poignantes.

Génie d’Hopper : plutôt que d’infuser son film de titres issus du répertoire Pistols, l’intégralité d’Out of the Blue (comme son titre l’indiquait déjà) ne s’en remet qu’à la version acoustique de Hey Hey, My My de Neil Young (« Out of the blue / And into the black »). Autrement dit : à l’instar des paroles désabusées de Neil, Out of the Blue est un film punk qui annonce la fin du mouvement – tel Easy Rider, en 69, achevait son épopée hippie par un légendaire « we blew it ».

C’est peu dire que Linda Manz y est ici magistrale. Elle y est emblématique : à l’instar hier de James Dean dans La Fureur de vivre puis en 84 de Mickey Rourke dans Rusty James, l’actrice imprime dans Out of the Blue l’étendard d’une jeunesse à la fois très dans son époque mais en totale rébellion contre celle-ci. Elle est l’enfant sacrifié qui en a conscience, qui accepte le châtiment d’être resté trop intègre dans sa morale destructive. Une princesse en exil. Une enfant précoce avec une perception trop aigue de la vie.

Et Linda, à l’instar de Cebe lors du final apocalyptique d’Out of the Blue, disparut des écrans. Présence fantôme ? Actrice culte définitivement rangée des caméras, comme une Laurie Zimmer punk ?

Mais que devenait-elle, se disions-nous alors ? Facile, nous répondit en 97 le virtuose et fracassé Harmony Korine avec son premier (grand) film, l’inoubliable Gummo : la mère de la génération slacker et du rock indé 90s. Dans Gummo, Linda Manz est la maman de Lou Barlow, Pavement, Sonic Youth, Red House Painters et Yo La Tengo. Juste retour des choses : pour Korine, Linda Manz, en fille de Neil Young et Johnny Rotten, malgré la rareté de ses apparitions sur le grand écran, incarnait la descendance d’Out of the Blue. Bel hommage d’un jeune cinéphile envers sa maman virtuelle (le père, lui, se nommait Werner Herzog).

Linda ne fit ensuite qu’une apparition (qui nous rendit heureux) chez David Fincher (The Game), puis à nouveau l’absence…

Qu’importait, qu’importe : un grand acteur n’a pas besoin de dix grands films pour qu’on l’aime ad vitam æternam. Comme Mickey Rourke, en moins maso quand même, Linda Manz nous a durablement marqués via un film éternellement jeune : Out of the Blue pour elle, Rusty James pour Mickey. Les posters trônent toujours chez nous.

Un extrait des Moissons du ciel

close
Recevez chaque vendredi à 18h un résumé de tous les articles publiés dans la semaine.
En vous abonnant vous acceptez notre Politique de confidentialité.
Mots-clés de cet article
Ecrits aussi par Jean Thooris

Brazzier / Lignes Futures
[Binaire Ordinaire]

Échappé de Frigo et de You, Vicious !, Max Balquier, pour son projet...
Lire la suite

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *