Good Sad Happy Bad / Shades
[Textile Records]

8.5 Note de l'auteur
8.5

Good Sad Happy Bad - ShadesC’est ce qui s’appelle avoir de la suite dans les idées. 5 ans après le dernier des quatre albums de Micachu & The Shapes sur l’un des doyens des labels londoniens, Rough Trade, la bande revient avec un nouveau nom qu’ils n’ont pas été chercher bien loin, Good Sad Happy Bad n’étant rien d’autre que le titre de cet album de 2015. Quant au titre de ce nouvel opus, il n’échappera à personne que Shades renvoie assez directement à l’ancien nom du groupe. Mené par l’hyperactive génie dans l’âme Mica Levi (il n’est pas donné à tout le monde de commencer à composer à 4 ans) avec Raisa Khan et Marc Pell, le trio, à présent complété par l’artiste expérimental CJ Calderwood au saxophone, a désormais trouvé refuge sur l’exigeant label français Textile Records pour poursuivre son exploration d’une musique résolument décloisonnée. Si l’on se rappelle avec l’efficace Golden Phone sur le premier album du groupe qu’il a déjà été question par le passé d’écrire de jolis petits tubes, reconnaissons que la marque de fabrique de sa première incarnation était quand même foutraquement expérimentale, électroniquement bancale et folkement instable. Bref, une musique rugueuse pour oreilles curieuses.

Sur Shades, le groupe ne perd rien de son goût pour les ambiances déviantes, mais met donc en avant, à chaque instant ou presque, des qualités mélodiques de premier plan. Si le disque est d’un abord brut, direct, il se révèle d’une grande richesse au fil des écoutes, plein de détails d’une grande cohérence. Do It, l’instrumental d’introduction donne le ton. L’ambiance y est bucolique à coup de flutes et de claviers qui gazouillent mais on n’est jamais loin de la schizophrénie, fil conducteur du disque : d’un côté, de jolies chansons fort bien troussées et de l’autre, des choix esthétiques qui les mettent toutes presque systématiquement au bord du déraillement. La première chose frappante, c’est ce son de guitares absolument incroyable, perpétuellement sur le fil entre accord et désaccord et qui entraine les chansons dans un doux tourbillon psychédélisant. Il y a ensuite ce sax free, souvent discret, à peine notable, mais parfois plus central et sauvage comme sur les jumeaux This Skin et Reaching complétement déments, qui menacent de partir en vrille à tout moment dans une ambiance no wave new yorkaise dont aucun des membres de Sonic Youth, ensemble ou séparément, ne pourrait renier la ma/paternité. A d’autres moments, c’est plus un esprit punk-rock nord-américain cher au label K records ou dans l’esprit de Team Dresh qui guide les compositions du groupe (Blessed, Honey, Believe It) qui s’aventure aussi sur les pas de Pavement (Taking) et se paie le luxe avec Pyro de s’offrir une petite chanson un peu bê-bête mais complétement addictive vu la façon avec laquelle elle vous colle aux basks’ dès les premiers instants pour ne plus vous lâcher.

Évidemment, Good Sad Happy Bad est un groupe trop intelligent pour s’enferrer dans un punk rock bruyant et dévergondé et a bien compris que l’attrait d’un album réussi passait aussi par sa capacité à s’assagir, créer du relief et mettre encore plus en avant une certaine douceur retrouvée, voire une suavité un peu inédite à travers trois morceaux particulièrement soignés. C’est d’abord la ballade ultra pop Star que bien des labels twee de la fin des années 80 auraient pu accueillir sur un single, puis Bubble nous enfonce dans une étonnante atmosphère moelleuse et accueillante à la Warpaint que l’on ne s’attendait pas du tout à retrouver ici, riche d’harmonies vocales frisant la perfection et d’une instrumentation pointue et travaillée qui prouve que rien ne fonctionne au seul fruit du hasard. Il revient enfin à Shades de survoler ce disque, merveille de ballade pastelienne qui synthétise à lui-seul tout ce qu’est cet album avec sa mélodie soyeuse et sa boucle de guitare désaccordée sur lesquelles se déchainent en toute liberté le saxo et les toutes les autres incongruités sonores passant entre les mains du groupe. Un des meilleurs bonbons au poivre que l’on puisse trouver.

A l’heure où, l’époque aidant sans doute, nous sommes nombreux à nous satisfaire des productions de groupes qui s’appuient essentiellement sur des valeurs sures, il convient de reconnaitre qu’il est plutôt jouissif de voir Good Sad Happy Bad montrer avec Shades que l’on peut encore faire un beau disque de pop en osant emprunter des chemins de traverse un peu boueux, rocailleux, parfois même semés d’embuches. Le sentiment est mitigé car en général, on n’aime pas trop se tordre la cheville ou revenir tout crasseux mais au final, ce qui prédomine, c’est le sentiment d’avoir bien fait de changer un peu l’itinéraire et de s’être offert de nouveaux points de vue.

Tracklist
01. Do It
02. Blessed
03. Star
04. Honey
05. Believe It
06. This Skin
07. Reaching
08. Bubble
09. Bubble
10. Shades
11. Taking
12. Pyro
13. Universal
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