Joy Division / Eternal
[Warner Music]

10 Note de l'auteur
10

Joy Division - EternalOn est toujours sceptique quand il s’agit de chanter la louange de coffrets emballés pour les cadeaux de Noël et qui regroupent des contenus qu’on croit connaître et posséder depuis des décennies à hauteur de 90%, voire un peu plus. Et c’est en effet avec un poil de méfiance qu’on a abordé la chose du haut de notre référence, la longbox de 2001, qui faisait assez bien le “tour du sujet” et proposait il y a tout juste 25 ans un panorama du bref passage de Joy Division sur terre aussi complet, enthousiasmant qu’esthétiquement abouti.

Côté “garnitures”, on n’aura pas grand chose à dire sur ce nouvel emballage collector qu’on a découvert qu’en CD/DVD : c’est très chouette, avec des photos qu’on ne connaissait pas des grands photographes qui ont saisi le groupe comme Kevin Cummins ou Anton Corbijn et des textes abondants et stimulants. Mais on ne va pas investir 100 et quelques euros pour des photographies et un article de plus. Ce qui justifie l’achat de cette compilation, c’est le fait d’avoir réuni dans un même ensemble, et avec un travail sur le son de toilettage, d’harmonisation qu’on imagine assez important, 14 lives du groupe et de les avoir organisés de la manière la plus simple qui soit : de façon chronologique. Même si on avait déjà entendu tous ces enregistrements dont un certain nombre comme les Bains Douches, le Paradiso, ou la Preston Warehouse, font déjà partis du canon sacré des Mancuniens, il ne nous était jamais venu à l’idée de les écouter ainsi à la file et dans cet ordre.

Et c’est dans cette écoute sérielle et mécanique que Eternal  dévoile ce qu’il a à dire sur Joy Division, dans cette écoute monumentale qu’il vient apporter une pierre indispensable à la compréhension de ce qu’on peut considérer, sans trop prendre de risque, comme LE plus grand groupe de l’ère post-punk sur les plans musicaux, culturels et mythologiques. Cette dernière dimension (le mythe) ne peut pas être exclue lorsqu’on établit la hiérarchie des groupes tant il va de soi que le suicide de Ian Curtis et la transformation de Joy Division en une autre “franchise” culte, New Order, ne peuvent pas être dissociés de la manière dont on reçoit au hasard le dernier CD consacré au concert de Birmingham 1980 (2 semaines avant la fin) ou l’écoute d’une version live de Love Will Tear Us Apart enregistrée à Eindhoven. Joy Division est un groupe dont l’ensemble du travail est éclairé par sa fin MAIS AUSSI, et c’est ce que démontre Eternal, un groupe de scène extraordinaire, à la tête d’un capital chansons inestimable et indépassable.

Écrire cela relève de l’évidence et n’apporte pas grand chose à ce qu’on savait avant. Ce qu’ajoute à cette connaissance historique le coffret Eternal, c’est aussi une vue nouvelle sur la maturation du quatuor, la place des musiciens souvent effacée vis à vis de celle occupée Curtis, et une forme de “normalisation” d’une légende que les enregistrements studios auront contribué à figer dans le marbre et la démesure des productions de Martin Hannett. Sur le coffret, on fait face, par delà la qualité variable des enregistrements, à un groupe vigoureux aux approches parfois mal dégrossies, un groupe qui cherche, qui vit, qui fait des pains à la guitare, qui se plante, qui se marre, qui abuse de synthés dont il maîtrise mal les effets, qui brode sur l’intro de ses chansons, un groupe qui livre des prestations enflammées mais dont le chanteur peut aussi avoir des engagements vocaux très différents en intensité d’une prestation à une autre. En un mot : un groupe culte mais qui est aussi un groupe NORMAL, avec des hauts et des bas, des machins qui déconnent et qui réunit des jeunes gens dont aucun n’a lorsque se termine l’aventure Joy Division plus de 24 ans.

On voit à travers la séquence d’écoute en continu le groupe qui s’éveille à son propre talent avec des setlists assez similaires sur les 2 ou 3 premiers disques où les morceaux des débuts Ice Age, No Love Lost ou Interzone viennent fermer les sets, sans doute pour flatter le public, alors que tout ce qui venait avant allait vite s’imposer comme des classiques instantanés. Sur le second semestre, les chansons de la maturité pointent le bout du nez et viennent infléchir les tempos rapides et l’énergie punk qui prévalaient alors. Des versions sont sidérantes, surnaturelles, incroyables à recevoir comme l’Atrocity Exhibition de Londres YWCA, le Shadowplay Oï et punk du Hope and Anchor, ou le spectral Heart and Soul du Lyceum de Londres. Ceux qui cherchent l’enregistrement de référence pourront sûrement se satisfaire du formidable CD11, capté à Londres en avril 1980, avec sa version précoce de Love Will Tear Us Apart, merveilleusement imparfaite, sa reprise de Sister Ray, et son final en deux temps avec un Atrocity Exhibition terrifiant suivi d’un Atmosphere qui flotte à des lieux au dessus du sol. L’autre concurrent au titre de live parfait est sûrement le bien connu Amsterdam Paradiso dont les versions de New Dawn Fades ou Shadowplay sont indépassables. Mais d’aucuns préféreront la brutalité et la maladresse des premiers temps. Le parcours est fascinant et inscrit à un niveau stratosphérique qui ne laisse qu’assez peu d’alternatives. Qu’on ait déjà croisé ou pas la route de tous ces lives, l’achat de Eternal se justifie si on a l’intention de se binger l’ensemble sur dix ou douze heures d’affilée. On peut le faire en numérique via Deezer ou se dire que s’il y a un unique coffret à grappiller en situation d’urgence, d’évacuation ou de mise à l’abri dans une base secrète, il se pourrait bien que ce soit celui-là.

Eternal est un coffret musical mais aussi un formidable terrain de jeux, une énigme insoluble, une succession d’indices, de casse-tête, de devinettes, une source d’émerveillement, de curiosité, qu’on est pas prêts d’épuiser.

Tracklist :

  • CD1 : Hope And Anchor, Londres (1er mars 1979) — Exercise One, She’s Lost Control, Shadowplay, Leaders Of Men, Insight, The Only Mistake, Disorder, Glass, Digital, Warsaw, Transmission, I Remember Nothing, Interzone, Ice Age.
  • CD2 : Bowdon Vale Youth Club, Altrincham (14 mars 1979) — Exercise One, She’s Lost Control, Shadowplay, Leaders Of Men, Insight, Disorder, Glass, Digital, Ice Age, Warsaw, Transmission, I Remember Nothing, No Love Lost.
  • CD3 : The Factory, Manchester — Dead Souls, The Only Mistake, Insight, Candidate, Wilderness, She’s Lost Control, Shadowplay, Disorder, Interzone, Atrocity Exhibition, Novelty, Transmission.
  • CD4 : YMCA, Londres — Dead Souls, Disorder, Wilderness, Autosuggestion, Transmission, Day Of The Lords, She’s Lost Control, Shadowplay, Atrocity Exhibition, Insight.
  • CD5 : Futurama One Festival, Leeds — I Remember Nothing, Wilderness, Transmission, Colony, Disorder, Insight, Shadowplay, She’s Lost Control, Atrocity Exhibition, Dead Souls.
  • CD6 : Les Bains Douches, Paris (18 décembre 1979) — Passover, Wilderness, Disorder, Love Will Tear Us Apart, Insight, Shadowplay, Transmission, Day Of The Lords, Twenty Four Hours, Colony, These Days, A Means To An End, She’s Lost Control, Atrocity Exhibition, Interzone, Warsaw.
  • CD7 : Paradiso, Amsterdam — Passover, Wilderness, Digital, Day Of The Lords, Insight, New Dawn Fades, Disorder, Transmission, Love Will Tear Us Apart, These Days, A Means To An End, Twenty Four Hours, Shadowplay, She’s Lost Control, Atrocity Exhibition, Atmosphere, Interzone.
  • CD8 : Effenaar, Eindhoven — Love Will Tear Us Apart, Digital, New Dawn Fades, Colony, These Days, Ice Age, Dead Souls, Disorder, Day Of The Lords, Autosuggestion, Shadowplay, She’s Lost Control, Transmission, Interzone, Atmosphere, Warsaw.
  • CD9 : The Warehouse, Preston (28 février 1980) — Incubation, Wilderness, Twenty Four Hours, The Eternal, Heart And Soul, Shadowplay, Transmission, Disorder, Warsaw, Colony, Interzone, She’s Lost Control.
  • CD10–13 : Autres concerts et clubs (notamment Winter Gardens à Malvern, Ajanta Theatre à Derby, etc., incluant des collaborations avec Section 25 comme Girls Don’t Count).
  • CD14 : High Hall, Birmingham (2 mai 1980) — Dernier concert du groupe : Ceremony, Shadowplay, A Means To An End, Passover, New Dawn Fades, Twenty Four Hours, Transmission, Disorder, Isolation, Decades, Digital.
  • DVD1 & DVD2 : Vidéos live restaurées, dont le concert au Apollo Theatre de Manchester (28 octobre 1979) et le Plan K de Bruxelles (17 janvier 1980)
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