Centredumonde / Tigre, avec états d’âme
[L’Eglise de la petite folie]

8 Note de l'auteur
8

CENTREDUMONDE - Tigre, avec états d'âmeSi les profondes désillusions du compositeur Joseph Bertrand sont à prendre au sérieux, encore faut-il les replacer dans un principe existentiel assez particulier. Car il y a du bonheur dans la musique de Centredumonde, mais toute la lucidité ou l’inquiétude de Joseph consiste à ne vivre l’élévation de l’âme qu’en fonction de son inévitable déclin.

Tigre, avec états d’âme, comme hier l’imposant Rêvons plus sombre, est un disque qui voudrait bien s’accrocher à quelques irréfutables preuves d’amour : un corps féminin, un couple qui démarre et qui pourrait vieillir ensemble. Sauf que Joseph n’écrit ses chansons qu’en fonction d’un passé tortueux et d’un futur qu’il redoute. Le présent, socle fragile, devient chez lui un éphémère, l’illusion d’une joie inutile puisque tout finira par s’effondrer.

Il serait possible de taxer Joseph Bertrand de nihiliste extravagant. Cela supposerait qu’il met en scène, jusqu’à l’outrance, diverses turpitudes enfouies. Sauf qu’à l’instar du Morrissey période The Smiths et du Cure de Faith (un album auquel nous pensons parfois à l’écoute de Tigre), Joseph est un observateur. De lui, en particulier. Centredumonde (un nom de groupe moins ironique que lucide sur la portée intime des arguments développés) permet à Joseph d’être son propre cobaye. Il s’analyse lui-même, rigole parfois de son ennui à tout dépeindre ou repeindre en noir, il aimerait écrire une jolie chanson d’amour mais… une appréhension le bloque. Joseph affirmera toujours qu’un malheur survient au bonheur. Il faudrait que Dieu himself vienne personnellement le voir et lui parler pour que Joseph puisse admettre que la vie n’est pas une fatalité.

Toute cette noirceur n’est pas dupe d’elle-même : comment expliquer sinon les formules chocs, les phrases dostoïevskiennes, les sentences bien vues bien senties ? Comment croire une seule seconde que la tristesse est l’unique carburant de Centredumonde lorsque le verbe se veut aussi littéraire, porteur d’une sophistication n’ayant rien à voir avec l’écriture automatique ? Il ne s’agit pas d’évacuer les déchets d’une âme mais de trouver une forme chansonnière (donc éminemment française) pour des mots difficilement avouables. Sans protection ni ostentation, certes. Sans non plus vouloir raffermir un propos qui se doit de conserver une certaine légèreté. Une dignité humaine.

Tigre, avec états d’âme est un disque qui avance sur une corde très dangereuse : des mots crus, impudiques, bouleversants d’intériorité ; mais aussi, pour Joseph Bertrand, cette nécessité à distancier le propos afin que l’auditeur puisse ne guère savoir sur quel pied danser (chanson ? Punk ? Synth ? Rire ? Pleurer ? Frémir ?).

Centredumonde n’appartient pas à l’époque. Il explique pourtant, mieux que tous les chanteurs français actuels, les illusions et les fissures de l’individu quarantenaire stable.

Tracklist
01. Aussi Lent Que Le Mexique
02. Saint Sebastien Sur Loire
03. Les Animaux Empaillés Dans Ton Regard
04. On Ne Veillira Pas Ensemble
05. Noyade Caracteristique
06. La Perspective Mouchez
07. Bristol
08. Perdita
09. A Tes Yeux Endormis
10. A La Mesure Du Vent
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