Léopoldine HH / Blumen Im Topf
[Mala Noche]

9.5 Note de l'auteur
9.5

Léopoldine HH / Blumen Im TopfBlumen Im Topf, tout en concrétisant l’univers révélé par Léopoldine HH lors de son précédent « Mini Cédé » (en 2014), déploie celui-ci jusqu’à la déraison. Comme si Léopoldine venait d’enregistrer un premier album avec la crainte de ne jamais pouvoir en enregistrer un second, comme si ce disque se devait de tout dire, tout explorer. L’affaire se montre gargantuesque, assez complexe durant les écoutes initiales, mais limpide au fur et à mesure de l’immersion. Première qualité d’un album qui (disons-le) ne ressemble à aucun autre : son naturel à prendre la tangente ; et donc, pour Léopoldine, l’évidence du désordre et de l’harmonie fracassée.

Deux points (remarquablement maîtrisés) permettent à Blumen Im Topf de transformer l’art du contre-courant en logique définitive, en fluidité bouleversante. D’abord, sa gestion de l’espace : respirations, silences, accalmies et soudaines envolées introduisent des mystères à décrypter, un suspense qui tient en haleine (jusqu’où Léopoldine ira-t-elle ?). Les treize titres (plus une « chanson cache-cache ») se répondent entre eux, pour finalement dessiner une suite de plans-séquences qu’il serait légitime de rapprocher d’un Godard (dont Léopoldine est inconditionnelle). D’où le second point : une tracklist aussi cohérente que montant crescendo, puisant dans la chanson ou la valse pour ensuite entraîner l’auditeur amadoué vers le brouillage de perspectives.

Blumen Im Topf est un disque théorique (dans le sens où son auteur l’a pensé comme un ensemble – ce qui procure un bien fou à l’heure où la plupart des musiciens français trahisse la cohérence globale de leurs albums au profit du morceau orgueilleux). C’est aussi un disque de chair, d’incarnation physique, « avec la désinvolture que seule permet une énorme technique » est-il dit à la fin du titre Je suis dans l’air. Léopoldine HH : une osmose rarissime entre le perfectionnisme et l’abandon de soi, entre l’avant-gardisme hasardeux et la déconnade légère.

De nombreuses bifurcations inattendues offrent à l’album un aspect particulièrement insolite. Toujours loin de l’hermétisme. Au contraire : Léopoldine et Flavien Van Landuyt (son ingé-son) ressemblent à des alchimistes hilares, à des mômes triturant les structures et les juxtapositions sonores. Un immense terrain de jeux que l’on sent ludique, frais, limite insouciant. Dans tes bras, par exemple, détient un leitmotiv au piano qui agrippe dès son apparition, pour mieux se perdre ensuite dans un rythme à contretemps fracassant le classicisme redouté. Il en va de même pour la voix de Léopoldine : chanteuse supérieure, largement au-dessus de ses contemporaines, elle refuse néanmoins les vocalises on the nose, sur le nez, pile. Alors elle brusque les lignes : langage cosmopolite (français, allemand, anglais), lyrisme et grivoiseries, passion et délires azimutés. Toujours lors du titre Je suis dans l’air, Léopoldine parle d’« embryons de piano, des débuts de romance sans paroles remixée avec des bruits de tronçonneuse ou le son lourd d’une clouteuse qui traverse une planche de chêne toutes les deux secondes ». Quelque part, Blumen Im Topf ressemble à cela – en élégiaque.

Il est surprenant d’affirmer que Léopoldine HH n’écrit pas ses textes. La réappropriation atteignant chez elle un stade de fusion ultime, le doute demeure à chaque écoute d’une nouvelle sortie : a-t-elle réécrit le texte initial pour l’adapter à sa propre vie ? Pratique-t-elle le cut-up (en digne fan de la Beat Generation) ? Est-elle une meneuse (tendance Bashung) torturant ses paroliers ? Non, bien sûr. Léopoldine HH, qui se définit comme actrice plutôt que musicienne, n’aime pas écrire ses propres mots (elle en dévoilerait trop, et panique à cette idée). Léopoldine s’esquisse via les écrits d’autrui. Pas n’importe lesquels : des textes littéraires l’ayant marquée, des textes qui, à leurs façons, racontent ses propres pensées comme obsessions. La démarche n’a rien à voir ici avec une chanteuse passant commande auprès de certains paroliers. C’est l’inverse et c’est nouveau : Léopoldine construit des chansons à partir de fragments littéraires qui, bien plus que l’inspirer, l’habitent profondément. Car de Gildas Milin à l’amie Gwenaëlle Aubry, en passant par Roland Topor ou Olivier Cadiot, les thèmes se répercutent, s’assemblent, pour finalement définir la personnalité de Léopoldine (du moins, son univers).

Jamais Léopoldine n’interprète les textes de son album. Pas plus qu’elle ne cherche à les tirer vers le souci de la performance. Elle s’y coule, parfois. Majoritairement, elle les chante comme si elle extirpait une partie de son âme (et, à n’en pas douter, c’est le cas) – à la Nick Cave ou Tom Waits.

Léopoldine Hummel est une amoureuse des belles lettres. Il est très rare de rencontrer une personnalité sachant outrepasser la référence. Car chez Léopoldine, parler de littérature ou de cinéma signifie en révéler beaucoup sur soi, voire raconter le trajet de toute une vie. Blumen Im Topf, par cette nécessité à se chanter selon le regard des autres, est le disque le plus personnel de l’année 2016.

Tracklist
01. Ich Mach Ein Lied
02. Saison Seule
03. Like A Mansion
04. Le Garçon Blessé
05. Ces Années
06. Blumen Im Topf
07. Etat D’être
08. Personne
09. Zozo Lala
10. Je Suis Dans L’air
11. Dans Tes Bras
12. Mama Ich Will A Ding
13. Blumen Frischgemixt
14. Magie Blanche (chanson cache-cache)
Ecouter Léopoldine HH - Blumen Im Topf

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