2016 : l’année qui trompe la mort

albums de l'annee 2016

Retenir de 2016 qu’elle fut une annus horribilis pour la musique internationale serait un contre-sens historique. La perte de quelques monuments tardivement consensuels tels que David Bowie, Leonard Cohen et Prince, lesquels quoi qu’on en dise naviguaient à quelques décennies de leurs meilleures années, ne doit pas éclipser la glorieuse vérité : quelle année ce fut pour les amateurs de musique et de musique indépendante en particulier. Quand bien même nous aurions perdu définitivement (?) les Pixies en 2016 ! Quelle profusion ! Quel cru ! Quel bonheur de se retrouver là et d’assister dans le même temps à la faillite de l’ancien monde (celui des majors, des grands produits internationaux, des fédérateurs de cibles, des tubes de supermarché) et à la naissance d’un bordel cataclysmique, foisonnant et structurellement fait pour durer qui nous livre chaque mois des trésors dans à peu près tous les genres que la création puisse imaginer. Que l’on soit jeune ou vieux, nostalgique ou avant-gardiste, on pourra probablement se targuer dans 20 ans d’en avoir été. On se vantera d’avoir vu l’éclatement de si près qu’il nous brûlait les yeux et les oreilles, d’avoir vu les premières pépites tomber des Internets, des communautés qui partout s’agrègent, en micro-chapelles esthétiques, en chaleureux rassemblements d’âmes, en simples communautés amicales. S’il y a encore de l’argent à se faire dans ce business là, il est bien caché ou limité à une couche de surface qui n’a plus grand chose à voir avec la musique qu’on aime. Le reste est condamné, comme il le fut jadis, à fleurir et à prospérer à mi-temps et dans une clandestinité de biomusiciens et d’artisanat local qui fait plaisir à entendre (à défaut d’engraisser ou même de nourrir le larron) comme aux plus belles années du punk et du Do It Yourself. Il semble ainsi que 2016 marque le retour à une forme de faste créatif favorisé par la crise, la prime au courage, aux vocations, amplifié par les mécanismes (contestables) de financement participatif et un sens accru de la débrouille.

Oui, 2016 n’a pas plus inversé la courbe des revenus que le Président Normal celle du chômage. Le téléchargement légal rapporte moins que les poils de barbe d’un hipster-revitalisé. Tandis que certains lèvent des fonds sur pledgemusic ou kickstarter (comme De La Soul Modern English ou The Wedding Present), que d’autres structurent une communauté de fidèles autour d’initiatives innovantes (Ghost Ramp qui a ouvert une boutique physique, Alcopop ou bien d’autres), d’autres se débattent entre les maisons de disques pro domo et les petits contrats. Ce combat là, dont on peut se foutre paradoxalement en tant qu’amateur de musique, nous a livré une année pleine de merveilles, de mini chefs d’oeuvre et de découvertes qu’on suivra dans la durée. Au rayon pop & rock, les Anciens tels que  The Pet Shop Boys, 69 ou Death In Vegas côtoient les Modernes comme Aidan Knight, Andy Shauf ou Kevin Morby qui côtoient eux-mêmes des newbies ou nouveaux entrants incroyablement doués tels que Fews, Palace Winter, ou Douglas Dare. L’année a été riche et quasi impossible à suivre. Elle échappe donc au résumé.

A l’image de Sophia de retour avec après sept ans d’absence dont le talent aura ébloui les bacs comme les salles de concert, le classicisme aura été la belle affaire de cette année 2016 avec un mouvement de « retour aux basiques » manifeste symbolisé par la réussite de Motorama, ou le brillant académisme d’Air Wave. Étrangement, la profusion semble avoir freiné les ardeurs transgenres qui faisaient l’actualité il y a quelques années encore, comme si après des années de musiques fusion et mêlées, les genres retrouvaient du sens. Il y a bien quelques exceptions à la règle (DIIV, Agar Agar ou MNNQNS) mais la ligne claire aura  prévalu au final, en donnant pour leur argent aux amateurs de musiques clairement identifiées et rattachées à de grandes figures historiques. L’Histoire avance toujours en se mordant la queue.

Par delà ces phénomènes, la meilleure nouvelle de l’année aura été sans nul doute la confirmation et la révélation d’une scène française vivace et plus pétillante que jamais. Le retour d’Erik Arnaud nous a fait autant plaisir que le nouvel album de Frustration ou que la confirmation du talent de Viot. Alexandr, Camp Claude, Droogz Brigade, Christophe ou bien encore Pascal Bouaziz en solitaire : la liste des bons disques hexagonaux est presque aussi longue que le nombre d’articles dithyrambiques consacrés par la presse aux affreux La Femme. Toujours est-il que la scène française foisonne et semble avoir trouvé un équilibre créatif qui tarde cependant à se traduire (par la faute de subventions culturelles ratiboisées sur l’ensemble du territoire) sur scène. Le public diminue, se concentre sur des salles plus petites et vieillit avec le temps. Les cachets sont rares et il devient difficile pour les groupes de fournir un effort dans la durée. L’enjeu est aujourd’hui de ramener la jeunesse dans les salles pour lui faire entendre le bruit d’une guitare qui grésille. Le défi passe sûrement par une réinvention des modèles attachés à la production de concert ou de spectacle. Mais c’est une autre histoire.

Impossible de boucler ce panorama sans parler de la meilleure nouvelle de l’année 2016. Contre l’évidence et ce qu’on pouvait penser, il devrait bien y avoir d’ici quelques jours un millésime 2017 au vu de ce qui s’annonce. The XX ouvrira le bal en janvier, mais ce dont on est déjà sûr c’est que le troisième album de Tristesse Contemporaine s’annonce formidable. Il faudra que la concurrence enchaîne avec une salve de retours engagée depuis Ride (cet été), les têtes de gondole Phoenix et Depeche Mode jusqu’à The Jesus And Mary Chain, en passant par les indispensables Grandaddy, le nouveau projet de Dominique Dalcan (Temperance) ou encore The Flaming Lips, si l’on s’en tient aux poids-lourds. S’ajouteront à ceux-ci le retour des morts-vivants (pour plus bien longtemps) Piano Magic, des ténébreux London Grammar, et si The Cure n’a encore rien officialisé, Alex Cameron a déjà évoqué un prochain album et Matthieu Malon pourrait bien réactiver laudanum. On devrait aussi succomber aux prometteurs Happyness et au faux newcomer Nick Murphy (aka Chet Faker), ainsi que The Beat Escape – au hasard de nos dernières découvertes. De quoi voir venir et précipiter les émotions. 2016 est morte. La lotta continua. On en sera.

Le Top Albums 2016

01 – SophiaAs We Make Our Way (Unknown Harbours) (Flower Shop Recordings) – Lire la chronique / Lire l’interview
02 – RadioheadA Moon Shaped Pool (XL Recordings) – Lire la chronique
03 – FEWSMeans (Pias) – Lire la chroniqueLire l’interview
04 – DIIVIs The is Are (Captured Tracks)Lire la chronique
05 – Douglas DareAforger (Erased Tapes)Lire la chronique
06 – David BowieBlackstar (ISO, RCA, Columbia) – Lire la chronique
07 – Air WaveSanta Teresa (Monopsone) – Lire la chronique
08 – Kevin Morby – Singing Saw (Dead Oceans) – Lire la chronique
09 – Hope Sandoval & The Warm InventionsUntil The Hunter (Tendril Tales) – Lire la chronique
10 – Pascal BouazizHaïkus (Ici D’ailleurs) – Lire la chronique
11 – Léopoldine HHBlumen Im Topf (Mala Noche) – Lire la chronique
12 – Nezumi (& Fox)Ufocatcha (Monopsone) – Lire la chronique
13 – FrustrationEmpires of Shame (Born Bad Records) – Lire la chronique
14 – Lake RuthActual Entity (The Great Pop Supplement) – Lire la chronique
15 – MNNQNSCapital (Telescope Records)
16 – SuunsHold/Still (Secretly Canadian) – Lire la chronique
17 – Damien Jurado – Visions Of Us On The Land (Secretly Canadian)
18 – EagullsUllages (Partisan records) – Lire la chronique
19 – King CreosoteAstronaut Meets Appleman (Domino Records)
20 – Matthieu MalonLes jours sont comptés (Monopsone) – Lire la chronique

Sophia – The Drifter

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