Frank Ocean est bidon ou le syndrome du vieux con

Frank OceanOn a beau suivre l’actualité musicale depuis… 30 bip… de nombreuses années, il arrive (ceci explique cela) qu’on se sente parfois en décalage avec l’événement du moment. On ne reviendra pas sur le jour où on a considéré que Nirvana resterait à jamais un groupe bruyant, débile et sans talent, ni sur celui-là (qu’on regrette un peu moins) où on a fait une croix sur Radiohead. Heureusement pour nous et notre crédibilité, ces non-sens historiques ne sont pas légion et il arrive même qu’on ait senti quelques bons coups. En ce mois d’août 2016 toutefois, on a pris un coup de vieux (pire que le jour où Kanye West est devenu le John Lennon de sa génération), en découvrant que Frank Ocean avait sorti un nouvel album, qu’un paquet de gens (mais pas ceux qui couraient après les Pokemons) considérait ce type comme un véritable génie et cet album le truc qu’il fallait écouter cet été. Frank Ocean ? Le Franck Ocean ? Oui.

Avec un peu de peine, on a réussi, dans un premier temps, à retrouver  le premier album du prodige, Channel Orange (Def Jam Recordings – 2012) pour le réécouter. Nos mauvais réflexes sont revenus au galop. Passer d’un titre bouillie à l’autre sans avoir aucune envie de s’attarder. Avec le temps, le titre phare de Frank Ocean, Thinkin Bout You, nous apparaît encore plus pour ce qu’il est : une guimauve embarrassante et une énième variation sur le thème archi-rabattu du gars qui se demande si son ex pense encore de temps en temps à lui. Le traitement n’est pas particulièrement original. Les textes sont creux et la voix de Frank Ocean, qui a l’immense mérite de ne pas être (sauf à de rares exceptions, semble-t-il) autotunée, n’est pas particulièrement expressive. Le type chante juste. Le type chante soul mais un peu lisse (la production est passe-partout) et mou. A l’époque, on avait insisté en s’attardant sur Super Rich Kids, sa collaboration avec Earl Sweatshirt (et un morceau épatant), avant de laisser tomber. Le gars ne nous semblait pas l’extra-terrestre annoncé. Ok, on avait bien noté une vague convergence entre la soul de studio et des sonorités hip-hop, le vague intérêt représenté par la capacité de mêler des évocations sociales et des histoires d’amour gnangnan, l’ambiguïté sexuelle qui planait quand dans un grand mouvement d’audace le chanteur annonçait que l’objet de sa passion était un « boy ». Le verdict s’imposait : on passait à côté de ce mec. Pire, on trouvait finalement qu’à tout prendre un mec comme Justin Timberlake ne s’en sortait pas si mal et était capable de déclencher autant d’émotion que le jeune californien. Aucune chance que Frank Ocean nous rappelle un tant soit peu : Prince, Marvin Gaye, Stewie Wonder ou même R. Kelly. On n’y arrivait pas. Est-ce qu’on était anti-gay ? Non. Anti-noir ? Anti-soul. Non plus. On n’avait jamais écrit ou dit comme d’autres « R’n’b is vile » ou ce genre de trucs. On écoutait des musiques noires comme tout le monde, entre deux guitares saturées. Le vrai problème avec Ocean, c’était 1/ l’absence d’émotion TOTALE qu’on ressentait à l’écoute de sa musique, de sa voix, de ses textes ; 2/ le cirque qu’il y avait autour et cette impression qu’il nous fallait justement éviter l’inévitable. Pyramids nous faisait chier et Fertilizer nous paraissait une immonde bouse. A l’époque, on s’engueulait même avec deux ou trois personnes qui déploraient notre manque de subtilité.

Ce weekend, quand Frank Ocean a cessé de faire patienter la planète entière en lançant son deuxième album, Blonde, dans la mêlée, le même sentiment d’étrangeté nous a repris. On a d’abord bien ri en lisant (en ligne) que Blonde était accompagné, dans sa version physique ultralimitée, d’un ouvrage conséquent, un magazine de 300 et quelques pages, à la gloire du bonhomme, regroupant des œuvres d’art amies dont ce poème dit « des frites » composé justement par Kanye West. « McDonalds man/McDonalds man/ The French fries had a plan/The French fries had a plan/The salad bar and the ketchup made a band/Cus the French fries had a plan/The French fries had a plan/McDonalds man/McDonalds/I know them French fries have a plan/I know them French fries have a plan/The cheeseburger and the shakes formed a band/ To overthrow the French fries plan/I always knew them French fries was evil man/Smelling all good and / shit/I don’t trust no food that smells that good man/I don’t trust it/I just can’t/McDonalds man/McDonalds man/ McDonalds, damn/Them French fries look good tho/I knew the Diet Coke was jealous of the French fries/I knew the McNuggets was jealous of the French fries/Even the McRib was jealous of the fries/I could see it through his artificial meat eyes/And he only be there some of the time/Everybody was jealous of them French fries/Except for that one special guy/ That smooth apple pie »

Comme on ne voulait pas avoir l’air trop con, on est allé écouter l’album en ligne. Il a fallu ruser car un paquet d’enfoirés ont senti le filon et refourgué des fakes à tire-larigot un peu partout. On ne voulait pas taper sur le gars en s’étant soi-même fait enfler. Il y a d’abord eu Endless, une sorte de musique qui annonçait et menait à l’album principal et puis, alors que cela sentait le flottement (bah c’était quoi l’album, du coup, se sont demandés des millions de personnes?), le vrai album qui ne s’appelait plus Boys Don’t Cry (ça c’était juste le magazine – sans rapport avec le titre de The Cure) mais Blonde. Ou Blond. Apparemment, le fait que l’album s’appelle Blonde et que le nom de Blond soit imprimé sur la pochette (physique) mais pas sur le listing, n’est pas non plus une erreur (ah, ah) mais juste un truc qui indique que Frank Ocean est bisexuel (on ne vous l’avait pas dit?), donc blond(e) au masculin et au féminin. Ça situe la hauteur du débat. On a écouté Nikes, Pink + White, avec Beyoncé qui est une horreur (pas Beyoncé, la chanson) et puis d’autres conneries comme Self Control (au texte indigent), Facebook Story. Dans une déclaration, Frank Ocean a dit que ce qui l’intéressait le plus, c’était le récit, les histoires et pas forcément la musique. Du coup, a-t-il dit, « je ne ferai peut-être plus d’album. Je vais écrire peut-être un roman ». On a trouvé que ce serait à la fois une bonne et une mauvaise idée. Après tout pourquoi pas ?

Vous vous êtes déjà trouvé idiot quand tout le monde riait à une blague que vous n’aviez pas comprise ? Quand vous étiez en vacances avec un groupe d’amis et que, de toute évidence, tout le monde avait envie de faire le truc que vous ne vouliez surtout pas faire. Voilà ce qu’on a ressenti en écoutant la musique de Frank Ocean. Le sentiment d’être exclu de l’humanité. C’est d’autant plus rageant qu’on sent bien que ce type n’est pas aussi mauvais que Céline Dion ou que, disons, Slimane, Stromae… bip… qui vous voulez. Cet album ne semble pas regorger de tubes. Ça craint. Ocean avait prétendu qu’il y aurait du Beach Boys dans ce nouvel album et des trucs qui ressembleraient aux Beatles. Ce n’est pas faux si on considère un morceau comme White Ferrari, mais des Beach Boys qui aurait forcé sur la crème Chantilly et souffriraient de coliques néphrétiques. Pas mal de gens considèrent que Godspeed est l’un des meilleurs morceaux quand on peut le trouver pontifiant et dégoulinant d’une émotion surjouée. La production est délicate, l’ambiance intimiste et confinant parfois à l’électro-acoustique (ou la r’n’b-acoustique, si ça existe) mais le tout insipide et plein d’auto-satisfaction.

Sans doute est-il préférable de s’abstenir lorsqu’on passe à côté de son époque. Le syndrome du vieux con vaut au contraire qu’on s’exprime librement en pensant avoir raison. Legarsquariencompris….

Ecrits aussi par Benjamin Berton

Th Da Freak signe un single tordu pour affronter l’hiver

Il y a des morceaux qui ont le même effet qu’une bonne...
Lire la suite

2 Comments

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *