Quatre mois après sa sortie, on a enfin les idées un peu plus claires concernant Demon Slayer, deuxième album de The Blue Herons. Il a fallu pour cela trancher l’épineuse question de savoir s’il fallait se fier ou non aux apparences ; c’est qu’en l’espèce, cet album se place comme un cas d’école. Il y a d’abord le duo en lui-même : Andy Jossi est suisse et Gretchen DeVault américaine. Jusqu’ici, rien de curieux si ce n’est qu’ils ne se sont rencontrés pour la première fois qu’en avril dernier, sur les bords du lac de Lucerne après 6 années d’écriture transatlantique, de transfert de fichiers volumineux et on l’imagine volontiers de conf’ call nocturnes interminables ; voilà qui est sinon original (on en a connu d’autres, depuis longtemps), en tout cas rare et pour le moins curieux. Une première rencontre qui scellait donc la sortie physique d’un album à l’emballage remarquable, luxueusement inspiré des travaux du regretté Vaughan Oliver pour 4AD, en particulier sur le Pod des Breeders et mettant en scène l’un de ces étonnants chats sphynx. Même s’ils s’y sont mis à trois pour sortir l’album (le désormais habituel attelage Too Good To Be True / Shelflife / Fastcuts Records), rarement on avait vu une telle débauche de couleurs sur de modestes productions indépendantes allant jusqu’à garnir le disque d’un tout aussi luxueux livret et d’un superbe vinyle coloré à l’avenant. Voilà donc pour les apparences, prometteuses et inspirantes mais tout aussi défenseur de la démarche globale soit-on (une œuvre, sa mise en forme, le label qui s’en occupe), tout ceci n’a au fond réellement de sens que si la raison d’être de ces efforts de conception et de mise en forme tient elle aussi la route.
La découverte de Demon Slayer s’avère alors… « plaisante ». Voilà bien un de ces termes passe-partout qui évoquent à la fois la prudence et la retenue, ne trahissent aucun hérissement mais, c’est sans doute le problème, pas plus d’enthousiasme non plus. Alors on fait quoi ? On l’écoute deux ou trois fois et on le range poliment ? C’est probablement ce qui serait arrivé si le disque n’avait pas été aussi joliment emballé mais de tels efforts ne pouvaient pas être vains et cet étonnant joyau transatlantique devait certainement réserver quelques beaux moments que nous n’avions pas immédiatement perçus. C’est difficile, pas autant qu’à la mine, on le concède, de consacrer du temps à un disque qui ne vous tend pas immédiatement les bras, en tout cas pas complétement. Alors on se raccroche à ce qu’on peut, ici une petite musique qui prend la forme d’un Silent qui réunit la quasi-totalité des ingrédients d’une jolie chanson dream pop sous influence (la basse de Going Blank Again, les guitares d’Heaven Or Las Vegas) interprétée d’une voix puissante et lascive qui porte une de ces mélodies épico-romantiques qui mouchera à coup sûr le moindre fan de dream pop un peu noisy et fera battre plus que de raison son petit cœur d’artichaut. Si The Blue Herons est capable de composer une telle chanson aussi belle qu’efficace, c’est que ce Demon Slayer mérite bien que l’on s’y attarde.
Alors oui, c’est vrai, dire que l’on s’y ennuierait serait exagéré mais les 51 minutes du disque (bonus tracks compris) viennent conforter l’idée de plus en plus communément admise (question de génération peut-être) que 30 à 35 minutes suffisent pour un bon album débarrassé de quelques longueurs forcément superflues. Si la pop du groupe se veut catchy, elle a quand du mal à nous embarquer pleinement mais heureusement, dans ces temps plus faibles, une envolée lyrique (personne n’enlèvera à Gretchen DeVault cette superbe voix assurée), un joli refrain bien troussé, un pont noisy ou une suite d’accords ligne claire en Rickenbacker 12 cordes (les puristes apprécieront) parviennent à émoustiller les sens. C’est à la fois peu car on attend forcément plus d’un album que quelques moments clés, mais aussi suffisant pour retenir l’attention jusqu’aux morceaux qui valent pleinement le détour, et au passage l’achat de ce qui ne saurait être qu’un bel objet.
Même si on maintiendra quelques objections sur la programmation de roulements de boite à rythme, Demon Slayer est un chouette morceau qui débute sous le sceau d’Even As We Speak (une influence que l’on retrouve volontiers ça et là sur le disque) et évolue tout en circonvolutions bien emmenées vers une cavalcade explosive qui achève de nous emporter. Bâti un peu sur le même modèle (peut-être l’un des défauts d’un disque qui peine à varier ses structures), My Way s’avère tout aussi convaincante avec son petit clin d’œil à New Order et alors qu’on regrettait quelques longueurs ici ou là, ce sont justement les ultimes 6’30 d’Empty Spaces qui viennent justement le combler de la plus jolie des façons, shoegaze apaisée et déchirant, enveloppe cotonneuse qui agit comme un châle réconfortant en plein hiver ; peut-être pas l’idéal par ces fortes chaleurs mais dans les Alpes suisses du côté de Lucerne, la petite laine du soir est toujours la bienvenue.
Quatre mois après sa sortie, on a donc les idées un peu plus claires concernant Demon Slayer. Ne pas se fier aux apparences : ni à celles d’un emballage magnifique qui ne peut pas préjuger d’un album à l’avenant, pas plus qu’à une première écoute quelque peu décevante et stéréotypée car les suivantes révèleront bien plus de richesses. Demon Slayer est le second album sans prétention d’un duo transatlantique sans le moindre plan de carrière qui souhaite juste partager sa passion pour des musiques qui font forcément l’objet d’une certaine unanimité, s’inscrivant en cela dans une certaine tradition peut-être plutôt US, il est vrai, de fans-musiciens. The Blue Herons nous invite à faire un bout de chemin avec eux et si la balade n’a rien d’extraordinaire, les paysages proposés et la compagnie suffisent largement à rendre le moment charmant.
Tracklist :
01. Take A Break
02. Demon Slayer
03. Silent
04. Fight Or Flight
05. Promises
06. Decay
07. Willow
08. Lost In A Chateau
09. My Way
10. Turned To Stone (Digital & CD bonus track)
11. Empty Spaces (Digital & CD bonus track)
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