Décidément, après Clothesline From Hell il y a quelques jours, nous revoici déjà au Canada, l’autre pays du sirop d’érable et de l’accent nasal, pour évoquer le premier album d’un petit groupe qui monte qui monte depuis une belle série de EPs et sa formation il y a déjà cinq ans. Softcult n’est pas totalement inconnu puisque les jumelles Arn-Horn (Phoenix et Mercedes) ont non seulement œuvré au sein d’un premier groupe, Courage My Love, avant de fonder Softcult, mais aussi été invitées par les scies de Muse, pour faire leur première partie. Pour un groupe qui avait été créé en partie pour éviter… le mainstream, c’est évidemment un plan de carrière hasardeux…. ce qu’est tout autant ce premier album, When A Flower Doesn’t Grow, excellent de bout en bout mais presque trop enthousiasmant pour leur garantir la discrétion. Comme les jeunes femmes sont en plus assez mignonnes dans le genre EMO aux longs cheveux/option Suicide Girls next door, on ne donne pas cher de leur anonymat.
Softcult fonctionne un peu comme le fantasme du groupe de rock idéal : une voix de femme tantôt agressive, tantôt sensuelle, de la douceur et de la rudesse, des refrains et des mélodies imparables servis par des guitares indomptables et qui tout en étant très lisibles ne donnent jamais l’impression qu’elles ont été travaillées en couveuse. C’est âpre et beau, évident et suffisamment abrasif pour ne pas sombrer dans le déjà entendu. Un peu grunge, un peu riotgrrrl, punk, pop et tout ça “en même temps”. La simultanéité des talents et des intentions n’est pas toujours un gage de qualité mais qu’on entende tout cela à la fois, parfois au coeur d’une même chanson est assez bon signe. Le disque emballe ses onze morceaux en trente minutes, ce qui est tout aussi bon signe d’un groupe qui ne se disperse pas, n’est pas là pour épater la galerie et va droit au but. Qu’on se prenne l’uppercut de Hurt Me, noisy dynamite d’une minute évaporée d’amour sur sa seconde moitié, en pleine face, ou qu’on avale la pilule bleue (ou rouge on ne sait jamais), qui éveille nos sens sur un Pill To Swallow, gracieux comme du Cocteau Twins ou du My Bloody Valentine première époque, on ne s’ennuie jamais une seule seconde sur ce disque qui mêle sonorités dreampop ou shoegaze et des développés/couchés plus musculeux et soniques, avec une vigueur aérienne.
Côté thématique, la musique de Softcult évoque ce qui ressemble à une séparation difficile (Pill To Swallow). Mercedes se lamente d’avoir été trop Naive sur le titre du même nom, aux paroles assez élémentaires (pour ne pas dire, un peu nulles), mais qui font écho à un univers sonique à la désolation et à la plainte. 16/25 amène une pointe d’ambiguïté dans cette affaire là puisqu’on nous dévoile que la fille aurait 16 ans et le gars 25, information dont on ne sait pas trop quoi faire ni penser. Le morceau est enlevé, balancé comme du Breeders, mais quand même un peu bizarre. Alors que l’argumentaire commercial du disque vantait d’après le titre une histoire d’adaptation de son environnement à nos besoins vitaux, de réaction à un malaise par une leçon sur les 1001 manières d’adapter le monde/l’entourage aux besoins de la fleur…. on a quand même l’impression que le disque revient sur une histoire pas très saine où la notion de consentement est quelque peu brouillée (she said, he said, excellent et colérique au demeurant). Le mieux est sans doute de ne pas chercher à tout comprendre ici et de laisser Mercedes et sa soeur ruer dans les brancards en tirant sur elles/soi la porte du placard.
La sensation de traumatisme reste au cœur de cette musique qui hésite entre rêve et réalité. On pense aussi aux jolis arrangements d’Asobi Seksu, à l’écoute du délicieux I Held You Like Glass qui joue de l’ambiguïté entre souffrance et plaisir.
Now I can’t tell
Where you start and I end
The pain is so dull
Wish I could feel it again
It hurt for a while
And then it went numb
A painful reminder
A strange kind of comfort
Là encore, il vaut mieux se laisser faire par la musique, douce et heurtée à la fois, que de trop phosphorer sur des textes troublants et qui expriment un malaise non dissimulé. Les mecs ne semblent pas être la solution et rarement à la hauteur des espérances. Mercedes ne l’envoie pas dire sur un Tired impeccable, rageur et revanchard, qui constitue l’un des sommets du disque. On tient avec Not Sorry, un grand titre féminin, qui semble renverser la perspective. C’est beau et limpide comme du Belly, du Throwing Muses, avec une texture sonore à l’Américaine et un sens de l’économie tout à fait remarquable. Que demander de plus si ce n’est un dernier morceau à l’eau de rose et éponyme qui nous livre la morale de l’histoire sous forme poétique. Softcult termine par un grand écart semi-acoustique qui achève de semer la confusion. Est-ce qu’on a assisté aux premiers pas d’un groupe incisif et avec la pêche, ou à ceux d’un groupe de dream pop mélancolique ? Les deux, votre honneur, et ce n’est pas mal de pouvoir ainsi disposer de deux sons, deux ambiances, le tout au service d’un propos aussi hésitant que la condition de son héroïne. When A Flower Doesnt Grow s’achève sur un déluge de guitares shoegaze, belles comme des larmes sous la pluie. Il y a beaucoup de peine ici et cette idée fixe que le son pourrait bien la racheter et la laver pour ouvrir sur des jours meilleurs.
Softcult signe avec ce premier album un disque intéressant et prometteur, un disque finalement assez complexe, aux textes clairs mais aux sentiments troublés et troublants. Il est à l’image de ce qu’il décrit, une peine de coeur qui fait du bien et du mal à la fois. On y retourne quand ?
| Tracklist |
Liens | |
| 01. Intro0 02. Pill To Swallow 03. Naive 04. 16/25 05. She Said, He Said 06. Hurt Me |
07. I Held You Like Glass 08. Queen of Nothing 09. Tired 10. Not Sorry 11. When A Flower Doesn’t Grow |
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