Analyse technique d’un plagiat présumé : Lana Del Rey, Radiohead, Elvis Presley et The Hollies sont tous des creeps

Radiohead CreepLe sujet était à l’étude depuis le mois d’août ou du moins entre les mains des avocats de Thom Yorke et des siens, persuadés (ce n’est pas très difficile) que la chanson Get Free, tirée de l’album Lust for Life, de la chanteuse Américaine en plastique Lana Del Rey (du cul) empruntait un peu trop généreusement à leur chanson culte (on y reviendra) et tube interplanétaire favori Creep. La chose s’est affichée en place publique cette semaine avec une officialisation (médiatique, du moins, la réalité des négociations en coulisses pouvant être tout à fait différente) d’un contentieux à venir autour de soupçon de plagiat.

D’après les éléments révélés, Lana Del Rey, qui a nié avoir trouvé son inspiration chez Radiohead, aurait toutefois transmis la consigne à son staff qu’elle était prête à abandonner jusqu’à la moitié des droits attachés à cette chanson (pas terrible au demeurant) et à reconnaître ses torts. Le staff de Radiohead aurait, selon Del Rey,  refusé, réclamant sans concession que la belle s’allonge et rétrocède au groupe l’intégralité des royalties du morceau. Petit paradoxe évidemment, Radiohead n’est pas seul propriétaire des droits du titre puisque le groupe a été condamné il y a quelques années à partager les crédits avec The Hollies, groupe britannique à succès des années 60. Radiohead avait été convaincu d’emprunt illégitime pour Creep depuis The Air That I Breathe, chanson composée par Albert Hammond et Mike Hazlewood. Faut-il voir là l’une des raisons pour laquelle Radiohead n’a pas contractualisé avec le camp Del Rey. Car 50% divisés par 2 ne font que 25 et pas 50 ? Peu probable d’autant que, dans un joli ping-pong pré-contentieux qui flaire bon l’arrangement à venir, les représentants de Radiohead nient eux-mêmes avoir fait monter les enchères. Pour quel butin d’ailleurs ? C’est une réponse qui n’est pas facile à donner mais certains estiment que la cagnotte pourrait représenter une bonne centaine de milliers d’euros voire un peu plus. De quoi s’intimider et échanger quelques tweets entre amis.

Plus prosaïquement, si le « plagiat » semble évident à l’oreille, il est toujours intéressant d’y aller voir plus loin. Les mélodies et les paroles sont évidemment soumises à copyright mais ce n’est techniquement pas le cas des progressions d’accords qui sont dans le rock, le blues et la musique pop (c’est souvent un élément de défense des copieurs) assez standards. La progression d’accords est généralement « logique » au sens où tout le monde la considère comme un matériau de base, un élément de fabrication élémentaire de la chanson. Ainsi, d’après les experts, la progression d’accords qui constitue le coeur de Creep et de Get Free n’a en elle-même rien de bien original et peut être tracée, outre dans le titre matrice des Hollies, chez d’autres comme Ain’t Nobody s Business de Jimmy Witherspoon ou encore de manière plus évidente That’s When Your Heartache Begins d’Elvis Presley. L’écoute de ces deux vieilleries peut éveiller quelque chose qui tient de la rémanence auditive. On entend quelque chose qui ressemble à… mais pas au point de considérer que les chansons se ressemblent vraiment. L’effet est évidemment tout autre si on étudie Del Rey et Radiohead.

La vraie proximité entre Creep et Get Free tient non pas dans la répétition de la progression d’accords (en tonalité de Sol chez Radiohead, en Si bémol chez Lana Del Rey) mais dans l’altération de deux notes qui intervient dans la progression. C’est cette altération et ces deux notes qui, par leur présence même, donnent à la chanson sa facture et son impact si particulier. Pour les puristes, l’introduction dans la ligne d’accords d’un Si7 (ou B7 en anglais) et d’un Do mineur constituent donc la véritable singularité du Creep de Radiohead et il se trouve que cette altération est exactement identique sur Get Free.

Sur le plan musicalité, l’oreille habituée à une progression naturelle corrige presque naturellement l’altération tout en gardant en mémoire le souvenir de cet effondrement soudain, de cette irruption de deux notes qui ne devraient pas s’y trouver. C’est cette technique qui contribue à faire résonner le texte de Thom Yorke sur la lose et cette idée que la mélodie elle-même, que la chanson elle-même a du mal à exister et est comme écrasée par un poids, un fardeau qui l’empêche d’éclore. L’emprunt de cette singularité accable techniquement Lana Del Rey qui n’a pas pris grand soin, non plus, à ajuster la métrique de sa mélodie vocale. Les textes tombent pied à pied sur ceux de Radiohead, ce qui ne fait pas très sérieux et joue en sa défaveur. Pourquoi, dans ce cas, est-ce que la version de l’Américaine sonne beaucoup moins convaincante que celle de Radiohead ?

On peut avancer plusieurs raisons : le tempo est différent, la dynamique, le timbre de la voix. La chanson de Lana Del Rey est pâteuse et pataude de bout en bout tandis que celle de Radiohead s’élève progressivement et semble s’alléger de la pesanteur qui accable le chanteur au début. Le texte est d’un côté abscons et mièvre (ce qui est une performance) et de l’autre simplissime et transparent. L’ambition poétique de Lana Del Rey est un peu risible, tandis que Yorke joue la carte de la sincérité frontale. Le message est simple, évident. L’amour est un thème commun. Yorke pratique l’auto-dépréciation à visée extraterrestre (« i dont belong here« ), l’autre une sorte de transsubstantiation new age foireuse (« I wanna move out of the black/ into the blue »). Fin de partie.

PS : afin de respecter le sujet évoqué, cet article a été largement écrit à partir d’analyses (non créditées) et d’articles pompés à droite et à gauche mais…. pas que.

Ecrits aussi par Benjamin Berton

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