Si on peut se réjouir que les algorithmes nous permettent de faire des belles découvertes – parfois -, en furetant plus que de coutume dans différentes chapelles, et abolissant les frontières spatiales et temporelles, tout ce monde dématérialisé, nous enferme aussi au quotidien dans une frénésie numérique. Entre les groupes qui préfèrent tenter de survivre sans le recours aux plateformes de streaming, ceux qui ne prennent pas la peine de se faire voir en vidéo alors que l’absence d’image confine au silence, ceux qui s’évertuent à faire paraître des disques que les restrictions douanières empêchent de faire circuler, alors, oui, des fois, c’est un peu compliqué de vivre sa passion. Tant pis, tant mieux. Ça rappelle un peu plus la nécessité de s’investir pour partager la musique de ceux qui sont en marge.
01 – The Embassy / Antihuman
Nouveau pied de nez pour ces gars que de signer leur retour avec un titre baptisé Antihuman. Parce que justement, The Embassy s’ancre avec le temps dans une sorte d’humanité singulière, qui leur est propre, ne faisant pas état de la mini-hype qui frappa la scène de Göteborg dans les années 2000 et les plaça en tête de proue de la synthpop sous influences « balearic beat » (tout un concept). Pour autant, ces deux rebelles capables de faire semblant de jouer sur scène avec des instruments en carton pendant que défile une bande-son, continuent à œuvrer, étanches aux influences extérieures si ce n’est celles qui les animent depuis un quart de siècle. On devrait découvrir un peu mieux ce groupe aussi confidentiel que fascinant lors d’un film documentaire à paraître, dont ce trésor de pop électronique fait guise de single annonciateur.
02 – Sylvan Esso / Concrete Glen
Il y a des fois, on n’a pas besoin de lire le communiqué de presse pour faire le pitch. Et c’est le cas pour Sylvan Esso repéré de longue date et auteur de quelques fulgurances électro-pop, hautement sensuelles et catchy, depuis son premier album (en 2014, sur Partisan). Mais quand on va à la découverte du nouvel album, Ow ∞, du duo américain, on peut faire des rencontres inattendues. Comme ce sample, qu’on reconnait instantanément, extrait de Svefn-g-englar, le morceau qui fera éclore Sigur Rós et qu’on n’imaginait pas se retrouver au milieu d’une chanson mid-tempo et bancale en forme de bande-son d’un road-movie (à pied) foutrement slacker.
03 – Fujiya & Miyagi / Point 33 Recurring
Après les digressions de leur leader David Best en solo, Fujiya & Miyagi revient enfin au complet à l’heure de son dixième album qui sera de nouveau publié sur leur propre structure, Impossible Objects of Desire. Le groupe de Brighton poursuit le développement à petites touches de sa singulière formule, faite de gimmicks de guitares, de scansions vocales et de beats pulsatifs. Avec ce croisement d’influences krautrock, IDM et rétrofuturistes, les vétérans nous invitent toujours à nous trémousser sur un improbable coupé-décalé.
04 – Trentemøller / Terrified
Lui, en revanche, nous a habitués aux collaborations. C’est même la marque de fabrique d’Anders Trentemøller. Mais pour une fois, le Danois qui avait pour habitude de recourir souvent à des voix féminines a laissé le micro à Jonas Bjerre, le chanteur de Mew, sur le single annonciateur de son huitième album. C’est l’occasion de s’adonner à un bel exercice de shoegaze, planant et éthéré, mais avec la volonté de renouer avec des sonorités cristallines et une production plus épurée. Si on croit son auteur, ce sera probablement le morceau le plus pop de l’album, qu’on a déjà placé dans le panier des achats de la rentrée, bien évidemment.
05 – Cold Showers / Lovestruck
Auteurs de trois albums indispensables qui avait catapulté Cold Showers en tête d’affiche post-punk / synth-pop, le groupe de Los Angeles a été victime d’un coup de chaud et avait quelque peu disparu des radars (leur dernière production, le EP digital Strength in Numbers date de 2022). L’annonce de World No More, fort de six nouvelles compositions, constitue donc une bonne nouvelle. Durant tout ce temps, les protégés de DAIS Records n’ont pas renié leurs influences (sombres !), mais peut-être ont-ils laissé la porte ouverte à quelques apports extérieurs (si on en croit Bury You Soon avec le rappeur RXKNephew en invité). Mais présentement, en moins de deux minutes – et sans refrain ! – le trio ressert exactement le même plat. Et ça tombe bien, car même froid, il est excellent.
06 – Haunt Me / 500 Days Of Summer
On serait curieux d’observer les deux corbeaux de Haunt Me dans leur milieu naturel, dans les rades du Texas disséminés entre San Antonio et Austin. Font-ils les fiers à bras avec des blousons en cuir cintrés et des lunettes noires, ou rasent-ils les murs en fuyant la lumière du jour et se fondant dans l’anonymat de l’obscurité ? Probablement la première option de façade est-elle exacte lorsqu’ils se retrouvent sous les spots de la scène, mais intrinsèquement, ces types sont des oiseaux de nuit du genre à finir par descendre une bouteille de bourbon sans un mot et les yeux dans le vague. Tout cela relève de la supputation, éveillée par la force suggestive de leur nouveau single sous la forte influence conjuguée de Bauhaus et Interpol.
07 – DECEITS / The First Day Of Fall
Il faut d’abord faire fi de l’imagerie goth (le kohl, le rouge-lèvre noir, le cuir et les clous), des vilains visuels recyclant l’imagerie sataniste avec des croix inversés et des détournements d’images pieuses symbolisant les Enfers. Il faut passer outre ces singeries qui n’ont rien de subliminales et se concentrer pour écouter. Ne pas faire non plus une fixette sur la boite à rythme. Et enfin, percevoir l’urgence qui les anime derrière cette énergie pulsative, mesurer l’espoir placé en ces chansons, exutoire salvateur à leur mal-être exprimé par le chant romantique et la ligne de basse enivrante. Cela fait certes beaucoup de concessions à faire pour accorder à DECEITS, si ce n’est l’accès à la voie de la rédemption, du moins celle qui permet de survivre. Alors dans ce registre, on peut placer aisément le groupe de Los Angeles parmi le gratin de la scène actuelle du post-punk, non loin de FRENCH POLICE ou Social Order, de ces groupes qui ne prétendent pas inventer mais qui incarnent l’esprit contemporain du post-punk.
08 – Fontaines D.C. / Marianne
L’heure est venue, on le sait depuis des mois et ce mouvement vient de loin quand bien même on ne voulait pas y croire, par snobisme de devoir partager ou par peur qu’ils s’égarent en route. A l’occasion de la parution de son cinquième album, Fontaines D.C. va devenir ce mastodonte qui ne joue plus que dans des giga-stades et qui est diffusé même sur Europe 2. Bon, dans les faits, c’est probablement déjà le cas. Dans ce contexte, certains pourraient avoir le réflexe de se détourner du groupe irlandais. Mais objectivement, même si cette déclaration à Marianne qui devrait flatter notre égo patriotique n’est certes pas le plus grand tube de la bande de Grian Chatten, c’est une rengaine qui reste en tête et plane quelques coudées au-dessus de la mêlée.
09 – Be Safe / A Weapon
Le jour où American Football ne pourra pas assurer ses engagements pour un concert parce que le vétéran Mike Kinsella sera coincé à un poste de douane pour quelques grammes d’herbe ou qu’il sera terrassé par un lumbago après avoir soulevé son ampli, pas de panique, inutile d’annuler. Le plan de secours s’appelle Be Safe. Le groupe du Maryland utilise les mêmes ingrédients indie / emo et puise aux mêmes sources que le groupe devenu culte sur le tard. Entre accalmie et irruption, il n’y pas une grande distance pour un quatuor doté d’une section rythmique aussi véloce, en atteste ce morceau placé sur un objet qu’on croyait disparu à jamais : un vinyle 10″ partagé entre quatre groupes (avec les encore plus méconnus Short Fictions, Kwarter Zip et Lofting).
10 – DIIV / Kid
DIIV est coutumier du fait : se prendre les pieds dans le tapis au moment de choisir parmi ses compositions ceux qui feront office de singles. A croire que ce soit hier (Captured Tracks) ou aujourd’hui (Fantasy, le vénérable label Californien, ingéré par le consortium Concord Music Group), le groupe emmené par Zachary Cole Smith n’écoute pas son directeur artistique. Ou bien tout le monde croie réellement que c’est en bandant les muscles que le groupe new-yorkais est le plus pertinent ? Aussi pour annoncer ZIRP! (qui ne sera disponible que fin octobre), DIIV a balancé un brulot noisy-rock bravache et baveux (The Fountain) avant de s’épancher sur The Kid, autrement plus touchant. Et pourtant il y a fort à parier que les Américains auront encore planqué au fin fond de son cinquième album studio d’autres merveilles de mélancolie renfrognée.
11 – The Reds, Pinks and Purples / Heaven of Love (slow version)
Victime de sa frénésie productiviste, The Reds, Pinks and Purples est déjà de retour avec un nouvel EP. C’est une habitude : chaque trimestre Glenn Donaldson distille sa mélancolie en démultipliant les chansons jangly-pop. Mais cette fois-ci, il ne prend même pas la peine de commettre une nouvelle composition pour ravir nos oreilles. Il opte pour la relecture et c’est ainsi que Heaven of Love, son « tube » issu de Acknowledge Kindness (paru en début d’année sur Fire Records), voit son pouls ralentir pour s’étendre sur une bonne minute supplémentaire. Un ralentissement létal qui laisse entendre le silence entre chaque mot, les soupirs s’étirer entre les maux, le temps que le regard se perde au-delà de l’horizon.
12 – The Album Leaf & Twin Shadow / Cry When I’m Nervous
Dans le genre des rencontres improbables, on tient là, à tout du moins, la surprise du moment et peut-être même de l’année. Dans son album collaboratif à venir pour octobre, The Album Leaf s’est acoquiné avec Twin Shadow, soit le mariage de la carpe et du lapin. Mais voilà qui est bien révélateur de la curiosité et de la capacité de l’un comme de l’autre à se réinventer. On reconnaît les mélodies bleutées (avec trompettes et synthétiseurs) que Jimmy LaValle développe depuis des années, s’éloignant du post-rock instrumental de ses débuts. Et de l’autre, la voix poisseuse matinée de r’n’b de George Lewis Jr. qui ose de plus en plus laisser s’exprimer l’étendue de ses aspirations depuis son premier album bedroom / chillwave (Forget – 2020). Avec cette motorisation hybride, on gagne la capacité de faire de longues distances.
13 – Rhye / Summer Song
On n’était pas loin de détourner les oreilles de Rhye, la faute à une propension à se répéter sans se renouveler. Oh, certes, Michael Edward Milosh en s’investissant pleinement dans ce nouveau projet (qui se souvient des quatre albums signés Milosh ?) il y a déjà treize ans, a réussi à mettre au point une formule qui l’a amené vers la gloire. Mais après quatre albums, et a fortiori depuis que son partenaire Robin Hannibal avait laissé les commandes au seul Canadien, Rhye commençait à tourner en rond, pour se cantonner à une formule moderne de Sade. Aussi, ce Summer Song, issu du EP six titres JOY, laisse-t-il souffler un vent de fraîcheur salvateur par ces temps caniculaires. Armé d’une pulsation, piano-beat électro, il s’avère savamment chaloupé et de fait, pousse à un peu plus tard dans la nuit ce sentiment de contrition qui habitait systématiquement les compositions de Rhye.

