60ème anniversaire : Madonna au cinéma, on l’évita

Madonna dans Snake EyesNonobstant une rencontre avec Abel Ferrara, la carrière cinématographique de Madonna frise le fiasco intégral. Il est d’ailleurs surprenant qu’une musicienne aussi méticuleuse dans la confection de ses clips (collaborant avec Mondino, par exemple), toujours à la pointe de la modernité, hyper consciente de son image féministe, n’eut aucun flair dans le choix de ses rôles au cinéma. Sans doute car Madonna, plutôt que de se couler dans la vision d’autrui, ramenait ses personnages à elle-même : elle médiatisait son existence (artistique, people) au contact du Septième Art. Guère surprenant à ce que le documentaire In Bed with Madonna fut son rôle le plus convaincant : Louise Ciccone y interprétait Madonna, avec une conscience vampirique de cette caméra scrutant le moindre de ses faits et gestes (reproche de Warren Beatty).

Pourtant, en 85, Recherche Susan Désespérément, comédie new-yorkaise de l’oubliée Susan Seidelman, provoquait un petit culte. Sauf qu’au moment du tournage, Madonna n’était pas encore la méga star de Like a Virgin – bien qu’on imagine la chanteuse investir le look de Susan, jusqu’à fusionner le personnage avec ses ambitions musicales d’alors. 50% Madonna, 50% Seidelman.

L’année suivante, Madonna ne joue pas dans le magnifique Comme un chien enragé, deuxième film de James Foley après un Reckless trop light, mais sa présence, crépusculaire, se perçoit via les accords de la chanson Live to Tell, par le premier rôle tenu par son époux Sean Penn, et par le clip du titre mis en scène par Foley.

Toujours en 86, première bourde de Madonna : elle s’invente un projet idiot (nommé Shanghai Surprise, bide absolu) pour mettre en avant le couple qu’elle forme avec Sean Penn. Madonna s’imagine probablement que les frasques de sa vie privée donneront au film un aspect paparazzi. Sauf que la nullité du produit révèle surtout la mégalomanie de la star – et, fait unique, réussit l’exploit de rendre Sean Penn… mauvais !

Pour Madonna, le cinéma ressemble à de l’autopromotion (son image, ses disques, ses amours). Ce que confirme Who’s that Girl ? en 87. Le film, une comédie faussement branchée, n’est qu’un support afin de promouvoir le disque du même nom. Intelligente, la chanteuse s’adjoint les services de James Foley à la réalisation. Elle ne pouvait savoir que Foley resterait l’auteur d’un seul grand film (Comme un chien enragé, donc), et que le metteur en scène pataugerait dans le domaine du comique. Et Madonna actrice ? À propos de Who’s that Girl ?, Les Cahiers du cinéma écrivent que « Madonna montre qu’elle ne sait pas insuffler le moindre désir ni le moindre charme à un film (ce qui, vu son objectif, est pire que d’être simplement une mauvaise actrice) ».

Mai 93 : Madonna est la reine du festival de Cannes. Sans y être. Sans aucun film. En ouverture, Sharon Stone, dans Basic Instinct, compose un personnage que n’aurait pas renié la pulpeuse Ciccone – jalouse, cette dernière affirmera que Sharon Stone lui a tout piqué ! La Material Girl se retrouve également citée dans deux films : une discussion dans Simple Men (Hal Hartley) qui aborde « l’exploitation par Madonna de son propre corps », et surtout l’ouverture punchy du Reservoir Dogs de Quentin Tarantino et son célèbre « Like a Virgin is a metaphor about big dicks » – Taquin, Quentin, avec Pulp Fiction, parlera du « petit ventre de Madonna quand elle a fait Lucky Star ».

Dans la continuation de son bouquin arty cul Sex et du disque Erotica, et vraisemblablement soucieuse d’humilier Sharon Stone, Madonna se lance dans un thriller « sulfureux » nommé Body of Evidence. Elle y joue, of course, une femme fatale, dominatrice, sexuée, au QI supérieur (« si vous avez un vagin et un point de vue, c’est une combinaison mortelle », disait Sharon Stone). Surfant, avec un curieux opportunisme, sur le miracle Basic Instinct, Madonna impose l’Allemand Uli Edel à la mise en scène. Mauvais calcul : Edel est l’auteur du complaisant Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée, et d’une adaptation ratée de Last Exit to Brooklyn d’Hubert Selby Jr – on est loin de Paul Verhoeven. Logiquement, tel un échec programmé, Body of Evidence est un navet, Madonna se ridiculise, le film se plante, et Sharon Stone conserve sa position de mante religieuse.

Madonna n’est pas douée pour le cinéma : refrain admis, validé, sans argumentation possible – surtout après une purge telle que Body. Jusqu’à l’intrusion d’Abel Ferrara dans le parcours de La Ciccone. Sur la demande d’Harvey Keitel (ayant joué au théâtre avec Madonna) qui doit tenir le premier rôle du prochain Ferrara (Snake Eyes), l’Apache du Bronx confie à Madonna le rôle d’une… actrice.

Enfin dominée par un cinéaste frappadingue, soumise aux hurlements intimidateurs d’un Ferrara surdopé au Septième Art (entre autre substance), Madonna s’y dévoile en état de décomposition : les cheveux crades, le maquillage dégoulinant, apeurée, maltraitée, absolument convaincante. Ferrara démythifie l’icône Madonna, l’expurge de son aura, la positionne en victime – Keitel, lunettes noires, dans le rôle d’un metteur en scène pasolinien, qualifie sa vedette « d’actrice de pubs ». Grand film, grand rôle (le seul de la Madonne), mais bide commercial (les Etats-Unis n’aiment pas trop Ferrara). Madonna, encore sous le choc de l’expérience Abel, boycottera Snake Eyes dès sa sortie – grand prince, Ferrara, à longueur d’interviews, parlera de Madonna comme « d’une femme bien ». Couve des Cahiers du cinéma, au passage…

Madonna convoitait le rôle d’Eva Perón depuis longtemps. Oliver Stone plancha sur le sujet, mais ce fut le balourd Alan Parker, en 96, qui hérita du projet. Pour envisager l’histoire de la Première dame d’Argentine en un… musical !

Déjà pas très finaud lorsqu’il visualisait en musique les gosses de Bugsy Malone, le Pink Floyd de The Wall ou les adolescents de Fame, Parker, qui se fait vieux, transforme Evita (un supposé brûlot politique) en une grosse meringue à l’esthétique 80’s désuète. Madonna y est bien, mais sa performance se retrouve saccagée par l’immonde BOF qu’elle compose pour le film (« Et si elle se mettait à chanter comme Céline Dion ? Et si Madonna devenait chiante ? » écrivait Benjamin Berton dans son article Nos 10 « instants Madonna » préférés).

Suite à la déconfiture Evita, et en l’absence d’un Ferrara, la filmographie de Madonna plonge encore plus profond dans la zone Z : un mauvais John Schlesinger (Un Couple presque parfait), deux films réalisés par son nouvel époux (Guy Ritchie, le Tarantino du pauvre)…

En 2008, Madonna devient réalisatrice. Face à la bérézina critique, on s’est épargné les deux films tournés par La Ciccone…

Finalement, les meilleurs films de Madonna restent les chansons qu’elle écrivit durant les années 80 (des tubes ouverts aux fantasmes, à l’interprétation subjective), ainsi que les clips malicieux tournés par Jean-Baptiste Mondino. Pour le reste, hormis Ferrara…

Image : Madonna dans Snake Eyes d’Abel Ferrara (capture d’écran personnelle)

Ecrits aussi par Jean Thooris

Death Cab for Cutie / Thank You for Today
[Atlantic Records]

L’écologie peut bien se retrouver brocardée par les institutions, le peuple universel...
Lire la suite

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *