Rockomotives, le festival idéal : Meryl Streek, les Négresses Vertes et quelques autres

Meryl Streek Rockomotives 2026Depuis qu’on le fréquente régulièrement, on sait qu’année après année, les Rockmotives s’imposent comme le festival qu’on préfère entre tous. Ce n’est pas seulement une question de programmation, même si celle de cette année avec notamment The Notwist en clôture est solide et attrayante, mais avant tout une question d’ambiance et de confiance et le fait qu’on se sente infiniment bien entre les murs du Minotaure de Vendôme. La ville est magnifique, les tours, l’Abbatiale, le Loir qui serpente, les ruines du château et même le kebab du coin qui est excellent, la salle elle-même bel exemple d’un espace multiple, bien conçu et dans lequel les organisateurs ont dispersé une cuisine bio succulente et pas chère, une foire aux disques/petits labels et, entre le théâtre, le vestibule, et je ne sais quel autre recoin, des groupes à écouter, parmi une console de mixage et un dessinateur sur le vif. Avec un peu plus de mille personnes, mille deux cents peut-être, (le J7 affiche complet), la dimension est également idéale, ni trop maousse, ni trop chiche. Les Rockomotives sont accueillantes mais on y vient surtout pour écouter des groupes du début d’après-midi au bout de la nuit. Les plus courageux y sont depuis le début de l’après-midi tandis que d’autres, comme nous, se réservent pour l’ouverture du soir.

Il y a toujours deux façons d’aborder ces festivals : soit avec une idée très précise en tête, en venant pour un ou deux groupes en particulier, soit dans un pur esprit de découverte, avec l’esprit de divagation. Les Rockomotives permettent de concilier les deux approches et d’y prendre à peu près le même plaisir. Sur cette soirée du vendredi, notre motivation principale était de (re)voir l’Irlandais Meryl Streek, qu’on avait interviewé pour son génial Songs for The Deceased et pas revu sur scène depuis ses débuts français. Le chanteur rappeur dublinois a depuis sorti un nouvel album, Stories They Dont Teach You At School, sur lequel on reviendra bientôt, tout simplement parce qu’on a pas encore fini de potasser les textes ! Pas question en effet d’aborder un tel déluge de mots sans prendre le temps d’étudier finement de quoi ça cause. Ce qui est à peu près tout le contraire de l’attitude avec laquelle on aborde la bête en concert. Meryl Streek aka Dave Mulvaney est déjà en place quand on arrive et s’apprête à démarrer son set. Il repart le soir même en Irlande après quelques dates françaises (il revient cette semaine à Lorient) et sa prestation semble avoir été déplacée de très tard le soir à l’ouverture.

 

Meryl Streek Rockomotives 2026On ne sait pas si les spectateurs étaient juste là à l’heure ou s’ils venaient vraiment pour lui (on penche pour la 1ère hypothèse majoritairement), mais le lobby du Minotaure est bien fourni quand la bête prend la scène. Meryl Streek n’a pas changé de dispositif depuis ses débuts. Il officie seul sur des bandes et arpente la scène de long en large, en profondeur, comme un animal féroce, se juchant régulièrement sur une enceinte, un piédestal et à peu près tout ce qui se grimpe à sa portée. Le chanteur aime également descendre de scène et se mêler au public, fixant alors de son regard aluminium des spectateurs médusés et un rien effrayés. Car la colère du bonhomme fout la frousse. Il dégage une telle énergie, une telle conviction, une telle rage qu’on en frémit parfois, en même temps qu’on se range, sans comprendre tout le temps ce qu’il raconte, de son côté. Les nouvelles chansons se rangent aisément à côté des plus anciennes pour soulever les coeurs. Meryl Streek est un phénomène artistique et social, un type qui compose sur des faits divers et vous fait la révolution comme ça en vous pétrifiant avec ses yeux clairs de chien de traîneau. Le set durera une petite heure et fera l’effet d’une tornade. Il démarre avec Welcome, une bande enregistrée qui déroule le programme anti-corruption et de dénonciation sociale du bonhomme. Meryl Streek ponctue ses harangues d’un Raaah rageur et répété qui amuse beaucoup certains spectateurs. Les chansons sont amples, décidées, conquérantes. Celles du dernier album sont plus rock que les précédentes. Les guitares grondent, la batterie martèle, plus appuyée encore que dans notre souvenir. Ca parle logement, trahison, pauvreté, revanche sociale, mais aussi famille, décès, violence faite aux femmes. Meryl Streek lit dans notre société comme dans un livre ouvert. C’est affreux et génial à la fois. Paddy fait toujours son effet. Mais c’est Kelly, l’un des nouveaux qui marque les esprits, par sa vigueur et sa rage. Dave y revient sur la disparition d’une jeune fille de 23 ans massacrée et dont le cadavre est retrouvé dans un ruisseau avec 93 blessures sur le corps. Suicide ? C’est ce que l’enquête prétend. L’hommage est majuscule, déchaîné, brillant. La prestation du jeune homme est sidérante, hypnotique et l’on reçoit chaque chanson comme une série d’uppercuts au foie, au coeur ou dans la gueule. Il y a sur scène une énergie et une violence qui sont un peu moins présentes sur le nouvel album et qui manquent un peu. Life Is Not A Rehearsal est un autre grand moment d’émotion, tiré du nouveau disque, et qui fonctionne tout à fait. Le dispositif a beau être minimaliste, l’engagement du chanteur est tel que le public, même s’il n’est pas familier des textes et ne saisit peut-être qu’une partie du message, frissonne de plaisir. Difficile de résister à la puissance dévastatrice de Death To The Landlord. Meryl Streek grimpe sur une enceinte et fait mine de trancher la gorge de ceux qui exploitent la misère des gens et sont à l’origine du mal logement. “if it was up to me…. ” On ne peut s’empêcher de faire le lien avec les luttes en cours. Faut-il couper des têtes ? Le jeune homme est-il trop radical ? Chacun se fera son opinion. If This Is Life est grandiose, monumental. Est-ce la vie qu’on voulait ? Oui ou non ? On ressort de la lessiveuse avec le sentiment qu’on a pas fait le voyage pour rien et que la parole et le sang de ce type comptent parmi les forces motrices les plus vertigineuses et puissantes du rock/rap actuel. Meryl Streek est un chroniqueur d’exception, un journaliste incendiaire, un conteur, un troubadour-justicier en même temps qu’un punk intransigeant. Raaah !

Vidéo Primeurs de Massy 2026

Pas si simple après ça de se rassembler. On fait quelques mètres pour écouter le Concerto En Doigt Majeur par l’Orchestre du Parpaing Val de Loire. La descente est rude mais on se laisse faire par l’allégresse du groupe, bien fourni et assez plaisant. Passer de la radicalité majuscule d’un Meryl Streek à une prestation presque variété, mainstream et œcuménique fait partie des choses que propose le festival. On aime ou pas. Il faut laisser le charme agir. C’est doux, pas vraiment neuf, mais suffisamment bien joué, chanté, balancé pour qu’on remue les jambes, la tête, le coeur et tout ce qui dépasse. Le public est joyeux, insouciant presque. Passer de l’un à l’autre ainsi est assez incompréhensible mais c’est aussi ça l’enseignement de ce genre de rendez-vous : ne pas chercher la cohérence absolue ou l’unité d’émotion voire de qualité. Il faut naviguer, se laisser bercer. Un croque monsieur plus tard avec une soupe et un morceau de gâteau aux fruits, on est prêts pour découvrir sur scène les intrigants Choolers Division, qu’on avait cochés sur notre agenda comme l’une des curiosités à voir ce soir là.

Choolers Rockomotives 2026
Choolers – Rockomotives 2026

Le groupe est belge, organisé autour de deux rappeurs en situation de handicap, Kostia et Philippe. L’un est exubérant, aime danser et a le sourire jusqu’aux oreilles. Il s’exprime de préférence en mode scat, sans forcément rechercher l’intelligibilité de tous les instants. Son flow est souple, élégant et racé. L’autre est plus sévère, semble plus engagé, plus sec et chargé de colère. Les deux se complètent à merveille, posant leur voix à tour de rôle (plus rarement ensemble), sur des instrus audacieuses poussées par deux DJs installés de chaque côté de la scène. La proposition musicale ajoute à l’originalité du dispositif (ces textes dissimulés, masqués, dont l’oreille ne saisit que des bribes) des beats rugueux, irréguliers, métalliques et qui jamais ne flattent l’oreille. Contre toute attente, la grande salle est pleine, attentive, ne sachant trop s’il faut sourire, prendre cela avec bienveillance ou une distance protectrice. Choolers Division interpelle évidemment. On a rarement vu ça. Le dérangement vient autant de la musique que des deux rappeurs, mais l’ensemble sonne bien et peu à peu gagne du terrain. On pense à une version atrophiée de Suicide, à une variante lointaine d’un Throbbing Gristle passé par plusieurs filtres chipés à David Cronenberg. Opérant, dans notre autre vie, dans le “secteur du handicap”, on se marre tout de même devant le millier de personnes qui, au bout de vingt minutes, sont quelque peu incrédules. Qu’est-ce qui fait que la proposition des Choolers Division évolue désormais à cette échelle gigantesque ? Quelle aventure. Les deux rappeurs balancent un flow mi-rageur, mi-signifiant. Le charabia oscille entre colère, incommunicabilité. Macron. Putain ! Putain ! chante l’un, une variation sur l’un des morceaux de leur dernier album en date, Foutracks. Le nom est bien trouvé. C’est la musique qui fait la différence. Elle bourdonne, elle claque comme un fouet. Il y a des guitares parfois, du clavier. Les voix se transforment, vocodent ou hurlent. C’est cette bande son qui accueille dans ses méandres les deux instruments humains qui lui crachent entre les bronches et la dérangent. Contrairement aux apparences, ce ne sont pas les musiciens qui dictent quoi que ce soit aux rappeurs mais l’inverse. Dès qu’ils se mettent à chanter, la musique est détournée, dépassée et comme absorbée par leur flow. Le spectacle est intéressant à défaut d’être totalement enthousiasmant dans la durée. Le genre de spectacle qui mérite d’être vu au moins une fois, noble et curieux, aventureux.

Négresses Vertes Rockomotives 2026
Négresses Vertes Rockomotives 2026

Pause fraîcheur. On n’avait pas vu les Négresses Vertes depuis 30 ans. Cela tombe bien. Le groupe est en tournée mémorielle européenne. Zobitour, ça s’appelle, et c’est une sorte de best of en 1H15 où l’on retrouve toutes les chansons qu’on aime et, disons le, à peu près toutes celles dont on se souvient. Après avoir joué distraitement au jeu de qui était là depuis le début ? Euh… Stéfane Mellino, pour sûr. Iza Mellino, juste après. La dernière fois qu’on les a vues, Helno était encore vivant. C’était évidemment autre chose. Les Négresses Vertes d’aujourd’hui ressemblent à un mélange intrigant des Gipsy Kings et de la Mano Negra….en super cool soit… les Négresses Vertes en fait, une sorte de grand orchestre virtuose, festif et vaguement émouvant, dont on serait bien infoutus, aujourd’hui comme hier, de décrire ce qui en fait l’unité. C’était déjà le cas avec Mlah. On y comprenait rien. Quel rapport entre Voilà L’Eté qui démarre le set en mode “on va passer un bon moment ensemble” et le surréaliste les Yeux de Ton Père qui viendra plus tard dans le set. Avec la batterie millimétrée de Matthieu Rabaté, l’un des meilleurs batteurs du circuit, les cuivres emmenés par le grand Michel Ochowiak (il y était aussi depuis le début), le groupe assure un spectacle d’une remarquable qualité musicale. Il n’y a quasiment plus une once de punk là-dedans mais une technique enthousiasmante et un plaisir d’être là qui rendent la prestation aimable et chaleureuse. Les chansons ne sont peut-être pas toutes aussi fabuleuses que ça mais le souvenir qu’on en garde les transforme en monument. On adorait L’homme des Marais, parce qu’on lisait Swamp Thing en même temps. Et on le retrouve presque intact. Moins effrayant, plus romantique peut-être. On aime toujours pas les Mégots qu’Iza Mellino interprète pourtant avec beaucoup de talent. Zobi la Mouche a toujours une allure folle. Il sort par les trous de nez. Les tee shirts de la tournée sont hideux… avec Zobi dessus. La chanson est allongée avec maestria. Mellino a toujours été un guitariste virtuose. Le groupe met un peu trop de tout, trop de sons, trop de notes, trop de vie, trop de joie mais qui s’en soucie ? On ne va pas faire les difficiles. Une trompette. Ca cuivre ? Ca rocke et tant pis si le solo bave un peu sur les côtés. On secoue. Les standards, ça ne se critique pas, ça se déguste. Sous le Soleil de Bodega, allez, allez, allez. Vous vous amusez Vendôme ? C’est le bal du 14 juillet. Tant pis pour Halloween. On adorait à l’époque la Danse des Négresses. Et ça le fait toujours, bien mieux qu’on l’aurait pensé. Libérez Mandela. Plus de bruit. Y’en a marre. Ska fonctionne. C’est tout le rock alternatif des années 90 qui remonte à la surface. Quelle époque ! Quelle vigueur ! On aurait bien besoin de ça aujourd’hui, ma petite dame. Hé bien, oui. On ne va quand même se flageller pour un petit trip nostalgique. Cut !

Le dub de Zentone offre un contrepoint vivant et actuel à ce retour arrière. On y est sans y être, mais on se laisse aller. Il est un peu tard et on dérive d’une oreille sur l’autre. Bien. Coolos. La nuit vient. Reggae. On expédie ça, histoire de prolonger la soirée. Rester ou partir. C’est bien. Mais moins. Ou juste bon comme il faut. On a déjà vu les Vulves Assassines et on a pas dansé depuis 1000 ans. Désolé, mais c’est pas une raison. Trop tard, toute sortie est définitive. Et le droit à l’erreur. Tant pis pour les Vulves qui n’aiment pas les vieux couche tôt. Alors on marche un peu jusqu’à l’hôtel en regardant les siècles qui passent dans le froid et la lueur d’une lune presque pleine. Meilleur festival français ? Du dub, du rap irlandais, des belges, des Négresses vertes et des pas mûres. Qui dit mieux ? Le lendemain, pardi. Mais pas nous. Pas cette année.

photos : Fabienne Bonomelli / Benjamin Berton

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