Il existe probablement mille et une façon d’envisager l’album live. La liste n’est bien évidemment pas exhaustive mais on pense à ces cash machine que d’aucuns sortent entre chaque album ou presque, souvenir d’une tournée déjà lucrative qui fera cracher un peu plus au bassinet les fans invétérés, les live best-of rarement plus intéressants ou encore ces si-peu-live tellement retouchés en studio, bourrés d’overdubs qu’ils en perdent toute spontanéité. On chérit par contre généralement ces live-point d’étape marquant une transition, un changement de personnel, refermant un chapitre de la vie du groupe, tout comme il y a ces albums souvenirs d’un concert exceptionnel, souvent unique, parfois grandiose dont il faut absolument garder une trace ou encore l’exhumation de vieilles bandes perdues dont on ignorait quasiment l’existence. Il y a ces sessions studio, héritage direct des mythiques Peel Sessions dont une chaine comme KEXP s’est fait la spécialiste avec le succès que l’on connait. On se souvient des bootleg au son exécrable reproduits sur des cassettes dupliquées à la chaine que l’on trouvait sur les marchés londoniens voire pressés sur des vinyles sommaires et revendus à prix d’or dans les foires aux disques pour spécialistes ; plus récemment, on se voyait même proposer en sortie de salle contre un petit billet l’envoi sous 24h d’un lien de téléchargement vers la captation du concert du soir. Et puis il y a le live testament.
C’est en novembre 2024, par un laconique mais émouvant post de réseaux sociaux que les italiens de Giardini Di Mirò ont annoncé suspendre leurs activités communes. Une pause, on sait très bien ce que cela veut dire, on en a vécu plein. Au mieux, il faudra attendre 10, 15, 20 ans pour avoir de leurs nouvelles. Ça commencera par des rééditions, pour les 40 ans du premier album pourquoi pas, une reformation pour un concert unique, puis en fin de compte une tournée, de nouveaux enregistrements et peut-être un nouvel album pour 2043. Dit comme ça, c’est vertigineux. Alors on pleure l’un des seuls groupes italiens qui avaient su nous emballer véritablement avec les génois de Port Royal, eux aussi au tapis depuis belle lurette. On se demande d’ailleurs toujours pourquoi les italiens ne parviennent pas plus ou si peu à franchir les Alpes pour venir nous taquiner les oreilles. On se rappelle aussi que c’est notre très cher (ici à la rédaction de Sun Burns Out) Monopsone qui nous avait présenté le groupe en éditant une version française de leur excellent troisième album Dividing Opinions en 2008. On se souvient enfin qu’ils n’aimaient rien tant que de faire poser de temps en temps sur leurs instrumentaux post-rock quelques-unes parmi les plus belles voix qui comptent pour nous comme celles de Glen Johnson ou Robin Proper-Sheppard. Les cousins italiens de la famille en quelque sorte.
Quasi Casa, presque à la maison donc, le 19 mars 2023 au Circolo Kessel, une petite salle de Cavriago, bourg situé entre Parme et Reggio D’Emilie, Giardini Di Mirò livrait sans le savoir ce qui serait son dernier concert avant longtemps et Markus Mathis, un fan de longue date habitué à enregistrer leurs prestations captait sans plus le savoir lui aussi ce qui finirait comme une évidence par être le testament discographique du groupe, la sortie non préméditée tel un « bootleg officiel » de ce concert qui balayait 20 années de musique, du Pearl Harbour de Rise And Fall Of Academic Drifting de 2001 au tout dernier enregistrement du groupe, l’épique Del Tutto Illusorio de 2022 livré dans son intégralité. Pour que l’histoire soit encore plus belle, il fallait que ce soit le label allemand 2nd rec qui avait porté le groupe à ses tous débuts qui referme cette boucle d’un quart de siècle à travers un objet richement garni (fanzine, poster, carte postale) mais modestement produit sur du polyvinyle, le tout imprimé en risographie, complétement à l’image de ce que ces jardiniers ont toujours été finalement : humbles et généreux.
Quasi Casa, comme si on y était, sans fioritures, sans retouches, juste convenablement mixé et masterisé. Le sextet immuable est là devant nous, sur scène, délivrant à portée de souffle son rock puissamment évocateur, vecteur d’émotions fortes que l’impeccable trompette d’Emanuele Reverberi se charge de décupler à l’envi. La musique des italiens ne connait pas les contraintes, délivrant en un peu plus de quatre minutes le formidable hit muet Good Luck de la même façon, qu’il libère au compte-goutte les cinq parties distinctes de l’impressionnant Del Tutto Illusorio bâti comme un monument dont la construction complexe s’étire sur plus de vingt minutes.
Sur Landfall, Giardini Di Mirò ne fait plus qu’un en parvenant au sommet d’une structure tout en équilibre que chacun des membres gravit à l’unisson dans une remarquable cohésion : les italiens font du rock, du rock d’après peut-être, mais ne cherchent jamais à jouer ni trop fort, ni trop vite et si les guitares de Corrado Nuccini et Jukka Reverberi ne débranchent jamais, toujours elles savent laisser la place nécessaire pour les autres instruments. Bien sûr, le violon d’abord sensible et doux de Pearl Harbor qui finit par s’envoler dans un tourbillon strident à s’en déchirer les crins ne manque pas de rappeler de lointains cousins canadiens eux aussi maîtres dans la gestion de ces alternances soniques et d’une certaine tension qui se développe tout en subtilité. C’est que l’absence de voix, contrairement aux chansons des albums studio, contraint le groupe à occulter toute une facette de son art et bâtir une setlist jamais complétement représentative. Mais le choix est assumé et les magnifiquement interprétées Different Times et Connect The Machine To The Lips Tower en sont les meilleurs exemples qui emportent le public dans la salle et l’auditeur dans son salon.
Même si chacun est libre de s’attaquer à la falaise sans entrainement ni matériel adapté, Quasi Casa est forcément un disque de fan. Rentrer dans l’univers du groupe avec un tel enregistrement brut et ne lésinant pas sur les longueurs serait une gageure et l’on préférera renvoyer les novices vers les plus accessibles Good Luck (2012) ou le superbe Different Times (2018), leur dernier véritable album. Quant aux postrockers italiens, ils entretiennent eux une dernière fois leur jardin avant de le laisser gagner par la friche, celle qui apportera un peu de biodiversité et ravira insectes et passereaux. Devant leur public, leurs amis, ils cultivent ce savoir-faire dont on aura pleinement profité toutes ces années et si l’album live peut renvoyer à la frustration de n’avoir jamais croisé leur route, il l’adoucit en gravant pour la postérité ces atmosphères devenues si familières. Il existe probablement mille et une façon d’envisager l’album live mais celle qu’ont choisie les italiens, ce témoignage direct qui restera comme un testament de leur ultime concert est probablement la plus belle et touchante de toutes.
Tracklist
01. Different Times
02. Good Luck
03. Landfall
04. Pearl Harbor
05. Connect the Machine to the Lips Tower
06. Del Tutto Illusorio
07. A New Start (for Swinging Shoes)
Liens
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Le groupe sur Instagram
Le site du label
nb: Hold On qui illustre cet article ne figure pas sur l’album mais nous ne voulions pas louper l’occasion de vous faire écouter l’un de nos héros chanter sur la musique des italiens.

