Olivier Savaresse / Calamity Jane
[Autoproduit]

9.4 Note de l'auteur
9.4

Olivier Savaresse - Calamity JamesIl y a des rencontres nous tombant dessus ; d’autres que l’on provoque. Les deux aussi. Olivier Savaresse irrigue la variété française depuis plus de vingt-cinq ans, dans un silence de catimini, une autonomie nous laissant coi. Comme un artisan dont l’accès ne serait su que par quelques heureux initiés, sous un noisetier, caché dans la verdure. Nous avons été en contact avec sa musique suite à un billet attrapé au vol de L’Oiseau bleu (2022), comme ça, hop. Il suffit de peu pour découvrir des perles dormantes. C’est d’abord la présence d’une voix – une voix de vérité, instrument en soi, de soi – mais aussi d’un monde à lui. On ne sait ce que cela vaut, mais on n’a trouvé mieux : la rencontre des grands espaces western d’un Jean-Louis Murat et, pour la voix, d’un équivalent masculin aux grincements d’Anna Mougladis. Derrière l’horizon, l’aventure attend toujours… Calamity Jane est son 8ème album.

Ça caresse

Cela ne date évidemment pas de cet album, mais le néophyte se verra d’abord frappé par la voix. Elle est superbe, plus surprenante ici dans son grain que dans sa tenue, déjà bien particulière. De la manière dont elle est enregistrée, on a l’impression d’entendre la langue cogner le palais, de capter les souffles, fragments de peau et entrailles maxillaires, les bruits de gorge, le dessin des lèvres. C’est organique et la captation est sublime, instaurant une intimité instantanée. La langue des mots, à présent ; les textes semblent une déambulation verbale et poétique, échappant à toute étiquette, appréciant le hors-piste. S’y trouvent des bribes d’histoires entremêlées d’existence, d’anecdotes : “Tu ne ressembles pas à ton appartement / Quand tu portes ta chemise marron / Nous n’avons pas pu faire l’amour sous ces deux regards croisés / Nous reprendrons demain ce que nous avons commencé… au beau milieu des fleurs et des arbres exotiques“, comme un journal de vie, attestant d’une existence mélodique.

On ne serait pas fou d’affirmer qu’un film avec lui en bande-son serait un beau coup ; un moyen métrage, quelque chose d’à la fois tout public et d’hauteur. L’homme semble tout faire, savoir tout faire, comme s’il se démultipliait pour l’enregistrement d’un orchestre-fantôme. Il marche, cet album, et pas que sur nous : il a un corps de notes et de prose. L’album ne nous tire jamais de larmes, elles viennent se déposer avec la rosée : “Le vent est un vieil instrument de l’amour / J’ai coupé le blé en herbe, j’ai des amours molles qui ne durent, éperdus / J’ai pratiqué l’ambigu, pleuré les précipices / Causé les préjudices / J’ai l’envie du lendemain / La belle houle“. Savaresse éclate toute structure et étau, comme si celles-ci n’avaient jamais été pensées par d’autres, libre comme l’air : “Je roule (x3) / Jusqu’à quitter la route” dans les anfractuosités du langage. Il y a vraiment ce truc du Murat des eaux dormantes, beau, fier et faible ; d’Yves Simon aussi. On ne sait jamais si ces chansons proviennent d’un travail de sculpteur ou émanent de la pure et hasardeuse divagation. Les deux, probablement ; c’est là le miracle. Il fait bien froid, mais ceci n’empêche de parler aux vergers, les silos à grain vaquant à leur somnolence. Les éoliennes ? On a arrêté de se battre du regard pour ne balayer que le ciel.

Calamité, mon adorable

Olivier se sert de son expertise en blues reçue avec ses groupes de jazz (Mr. Hulot, Casus Belli) , et il ne nous le file jamais : “Je ne suis ni heureux ni malheureux / Je m’ennuie“. Il touche parfois le it, dans son bleu de travail. Les âmes poétiques savent ce qu’il en retourne, de cette capacité à percer les choses sans ressentiment. Intelligence… Il y a cet air de Giono et de Bosco, sans ce merveilleux catholique ; à la place, juste une graine de merveilleux, robe que parfois revêt l’ordinaire : “Mon père il dit… aussi des conneries / Mais pas que… en tout cas moi je dis qu’il n’y a pas d’âge pour jouer / Viens avec moi sur ma tombe planter des cactus.” La manière d’associer les mots, de raccommoder les phrases, est d’autant plus surprenante encore sur cet album, comme si le texte gambadait dans l’absurde belle nature. On imagine le chanteur ermite d’un mas, comme le personnage de M. Cyprien dans l’Âne Culotte, surplombant la montagne de sagesse, mystère d’enfance : “J’ai besoin de silence […]”.

Tout ne se fait parfaitement, et l’album accuse une petite chute de régime dans son dernier quart (Un rêve fou, brouillon). Mais l’album est un sommet de générosité au niveau de sa Durée comme de sa diversité intérieure, d’autant plus en regard de la frugalité de sa production. C’est la force de sincérité qui emporte tout… La science mélodique aussi. On a l’impression de sentir les guitares respirer. Instruments de cordes et de chair rencontrent parfois le chemin d’ondes synthétiques et rampantes, dans un mélange là encore détonant et maîtrisé. La montagne laisse place à la prairie puis à la mer et au désert, dans l’idéal concentrique du jardin : c’est un voyage en Franciana. Écouter du Savaresse relève autant du soin pour soi que de l’acte méritocratique.

Tracklist :
01. Un bleu exact
02. Ta chemise marron
03. J’ai des geais nichant dans ma haie
04. Durée
05. Pépite
06. Je creuse la pluie
07. Il fait bien froid
08. Calamity Jane
09. Algorithme
10. Un rêve fou
11. Buffalo Bill
12. Tout ce que je voudrais faire
13. Je pleux je vente je neige

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