[Soup Music #3] – M. Pokora / Pyramide
[TF1 Entertainment]

2.6 Note de l'auteur
2.6

M. Pokora - PyramideCeux qui pensent qu’on s’amuse inutilement à évoquer des albums commerciaux se gourent. L’impact culturel de M. Pokora (650 000 disques écoulés pour My Way, son album de reprises, et une première place du top albums pendant plusieurs semaines avec Pyramide) est probablement dix fois plus important que celui de la totalité cumulée des ¾ des albums critiqués sur notre site. C’est ainsi : la vérité musicale du pays est plus près de M. Pokora que de Matthieu Malon, et on ne peut pas y faire grand-chose.  Est-ce que cela rend la chose plus intéressante ? Oui, évidemment.

Ces années-là

Matthieu Tota aka M. Pokora ou Matt Pokora, selon les époques, a désormais 34 ans. Sa carrière est un petit miracle qui force le respect. Le garçon s’est extrait avec brio du groupe le plus pitoyable de la téléréalité : Linkup, issu de la saison 3 de l’émission Pop Stars en 2003. Linkup était un désastre : le premier boys band français assemblé en direct. Un album unique au compteur, Notre Etoile, un membre (Otis) définitivement rangé des voitures et un autre (Lionel Tim) qui survit tant bien que mal en animant une émission de karaoké. Quelques mois à peine après la fin de l’émission, M. Pokora prend son courage à deux mains et quitte le navire. Le garçon en impose par sa détermination et sa droiture. Il est beau gosse mais a aussi d’autres cordes à son arc : petit-fils d’émigrés polonais venus de Cracovie (la mine), d’origine ouvrière donc, éjecté du centre de formation des Sangliers sedanais (c’est du football) à seize ans car trop frêle physiquement et pensionnaire de l’Ecole de la doctrine chrétienne à Strasbourg, M. Pokora a tout pour devenir le petit fiancé de l’Hexagone.

Et ça marche : Matt Houston (ce sale enfoiré) a beau lui interdire de s’appeler Matt Pokora (la justice lui donne raison dans un verdict hallucinant au motif qu’il pourrait y avoir confusion entre les deux patronymes !), son premier album solo cartonne avec en tête de gondole l’impeccable Elle me contrôle. M. Pokora évolue dans un registre Rnb, pop « à la française » qui rappelle d’emblée son futur modèle Justin Timberlake, c’est-à-dire un RnB musclé, respectueux des femmes et suffisamment policé pour plaire aux Blancos (hétéros et gays), sans se couper des publics « racisés ». M. Pokora fait un duo avec Ricky Martin l’année suivante qui s’écoule à plus de 100 000 exemplaires et déroule un programme d’autonomie étonnant pour un type venu de nulle part : création de son propre label puis absorption quasi immédiate par Capitol Records et EMI qui l’amène à produire un album international chanté en anglais. MP3 sort en 2008 et bénéficie de la production intelligente de Timbaland. Pour ce genre de musique, c’est un bon produit, manquant peut-être un peu de caractère mais la sauce ne prend pas. Les français lui permettent de décrocher un disque d’or (75000 exemplaires) mais la promotion à l’international est contrariée par un plan social chez EMI. M. Pokora revient la queue entre les jambes et se gaufre avec déjà un album « intimiste » opportuniste et raté : Mise à jour. Début 2011, M. Pokora concourt dans l’émission Danse Avec les Stars et relance sa carrière.

Mise à jour connaît une seconde jeunesse dans une version remaniée. Les ventes redécollent et c’est reparti pour un tour. RED en 2015 dépasse les 200 000 exemplaires vendus, avant que My Way, disque de reprises de Claude François (dont le premier single est l’indépassable Cette année-là, déjà vendu par le génial Yannick), ne permette encore à M. Pokora de franchir un seuil commercial. Jackpot. Pyramide est directement lancé depuis le label de TF1. Economie circulaire. Mener une telle carrière appelle le plus grand respect. M. Pokora n’a jamais lâché et impressionne par sa capacité à se renouveler et à passer des alliances, avec des maisons de disques, des producteurs, des artistes morts ou vivants avec lesquels il travaille, qui lui permettent d’habiller son léger manque d’identité. Car c’est là qu’est le principal atout de M. Pokora : il offre, vocalement et musicalement, autant d’aspérités et de possibilités qu’une pâte de surimi avant l’injection d’arômes et de colorants. M. Pokora prête son physique à toutes les déclinaisons RnB : il peut rapper (mal), faire danser (plutôt bien), chanter la romance, plaire aux grands-mères et rassurer, faire mouiller dans les culottes, et bander dans les boîtes de nuit. Son succès tient fondamentalement à son caractère non agressif et non dérangeant, à sa capacité à fédérer sans bousculer, tout en proposant une musique « au par » qui n’est plus mauvaise que celle des autres.

On retrouve cette équation avec Pyramide, qu’on peut considérer comme le sommet d’une stratégie assise sur le mélange d’un esprit de conquête (une ambition) affûté et d’une absence de caractère… salutaire par les temps qui courent. Officiellement, M. Pokora qui avoue s’être perdu musicalement revient aux sources, d’un Rnb originel, sincère et émouvant. Il chante l’amour et « sa » vérité, dans une tentative de renouer avec ses racines : foot, modestie (c’est ce que signifie Pokora en polonais) et temps qui passe. La production est assurée dans des déclinaisons subtiles par le britannique KZ, le du duo The 404 (Eddy de Pretto) et Yohann Malory (Louane, Jenifer). C’est l’alliance de la soupe française et d’une forme de savoir-faire post-french touch qui n’a pas perdu son envie de s’exporter. Le résultat est globalement terrifiant.

Rnb, surimi et Egypte antique

Pyramide démarre pourtant sur un single à l’intensité surjouée spectaculaire et magnifique. Le propos est boursouflé et mégalo, profitant de l’imagerie majestueuse de l’Egypte antique, mais le crescendo musical en impose et se hisse à la hauteur de ce délire brelien un peu dégueulasse tout de même quand il mêle succès et visites à l’hôpital. Ce qui aurait pu tourner au ridicule est un aboutissement. On se dit que M. Pokora a du coffre, du souffle et qu’on tient là quelque chose d’intéressant, digne de faire le show à Vegas. Malheureusement cela ne dure pas. Les Planètes (second single) est un bon tube mainstream, bien chanté, bien écrit « une nuit de plus.. aucune muse ne m’amuse. J’t’appelle mais tu décroches pas. Un shot je pense à toi. Deux shots je pense à toi. Trois shots je pense à toi. Quand tu danses, les planètes tournent tout autour. » Ouh Na Na est le même morceau avec de l’autotune et une ligne de clavier zouk en plus : c’est une horreur. Il faudra rendre à César ce qui est à César : c’est à MHD qu’on doit ces saloperies afrotrap qui ont contaminé le RnB français. On en trouve des traces atroces sur Seul qui aurait pu être un vrai bon morceau introspectif. On imagine mal Sinatra chanter… My Way justement sur une rythmique créole. « J’ai passé l’âge de faire semblant. Plus il y a de monde autour, plus je me sens seul »

On retrouve les thèmes de prédilection des artistes trentenaires : cette idée selon laquelle l’âge permet de gagner en profondeur et de se confronter à une forme de mélancolie. Chanté par M. Pokora, il faut avouer qu’on n’y croit pas du tout. Le garçon est infiniment plus à l’aise dans le registre sentimental. Il faut écouter La regarder s’en aller. C’est là qu’est sa vérité. Ce gars là n’est jamais aussi bon que lorsqu’il feint d’être fragilisé par une rupture ou… un béguin. Ses producteurs ne devraient pas l’autoriser à chanter autre chose.

Avec seize titres, l’album est beaucoup trop long et aligne les titres de remplissage : Alter Ego, California Sunset, Barrio ne servent pas à grand-chose. Ni tubes, ni propos, M. Pokora tombe dans l’illustratif pur, avec pour seule ambition de proposer quelques rythmiques vaguement dansantes. D’autres morceaux sont plus sérieux à l’image de Tombé au texte beaucoup plus consistant et qui sonne presque breton malgré lui. L’amour vs l’amitié est un beau titre également, chanté au coin du feu. « L’amitié c’est presque tout. Et puis ça reste pour toujours. Quand tout s’en va. Pourquoi je ne crois plus en rien ? L’amour c’est comme un ennemi. Il vient le jour où on s’oublie. » M. Pokora hésite en permanence entre son pôle festif et un véritable intérêt pour la chanson sentimentale. Sa voix se prête aussi bien aux deux sous-ensembles. La collaboration avec l’excellent Slimane (sur lequel on reviendra) fonctionne bien et apporte à l’album un supplément d’âme bienvenu. Mais le business commande d’autres expérimentations à l’image d’un Two Left Feet, disco chic qui est vraiment une curiosité. Pourquoi est-ce que M. Pokora ne serait pas aussi les Bee Gees ? Il y a des claques qui se perdent. On peut reprocher à Pyramide son manque de suite dans l’absence d’idées et de cohérence. Ce n’est pas parce qu’on a sous la main un artiste qui peut tout chanter qu’il faut lui faire faire n’importe quoi. Pourquoi est-ce qu’on n’a pas resserré tout ça en gardant quelques tubes et des chansons solides comme Sommet ? C’est à n’y rien comprendre. Les gars de TF1 pensent que les gens ne vont pas s’en apercevoir ? C’est comme ça qu’on fout en l’air la popularité d’un artiste. En le dilapidant. En le dispersant aux quatre vents. Pour Nous est une purge. Ca n’abuse personne. Le gars se fout de notre gueule. C’est vraiment le problème ici. M. Pokora n’aligne pas deux bons titres de suite. Douleur, le final, est en toc mais plutôt pas mal.

Pokora a été inspiré dans ses choix de carrière mais pas tant que ça dans ses choix musicaux. La dispersion ne lui a pas nui jusqu’ici mais la direction artistique qui l’entoure est trop lâche et n’a pas su compenser ce qui peut s’apparenter chez lui à un manque d’identité forte. Pyramide s’en ressent. L’ensemble n’est pas désagréable mais est noyé sous l’expression de multiples intentions concurrentes qui diluent le propos, le talent et le sens qu’on pourrait donner à tout ça. Ce qui permet à des mecs comme Justin Timberlake ou Robin Williams de continuer à ce niveau est une notion anglo-saxonne qui manque ici : le focus, soit l’illusion de ne pas être là pour rien.

Tracklist
01. Pyramide
02. Les Planètes
03. Ouh Na na
04. Seul
05. La regarder s’en aller
06. Alter Ego
07. California Sunset
08. Effacé
09. Barrio
10. Perdu
11. Tombé
12. L’amour vs l’amitié
13. Two Left Feet
14. Sommet
15. Pour nous
16. Douleur
Ecouter M. Pokora - Pyramide

Liens
Ecrits aussi par Benjamin Berton

Camp Claude : le clip jeu-vidéo qui se danse sans les mains

Chaque sortie de Camp Claude semble destinée à nous rendre accros. On...
Lire la suite

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *