Agar Agar au Petit Bain : synthpop, dance et petites pépés

Le 16 novembre devait être la date de la réouverture officielle du Bataclan avec Pete Doherty à l’affiche. Mais Sting est passé par là quelques jours avant, laissant la clique célébrationnelle démunie et un peu conne à l’heure d’aller admirer l’épave libertine (bourrée par ailleurs ). Du coup, en ce triste mercredi, l’événement véritable avait migré sur les bords de Seine où le duo du moment, Agar Agar, se lançait pour de vrai dans le grand bain (au Petit…, sic) en lançant brillamment son premier ep dans la bataille du disque finissant. Cracki Records, le label, faisait la fête pour célébrer Armand et Clara, les deux gosses vibrionnants à l’origine des titres les plus électro-électricisants inventés de ce côté-ci de la Manche depuis l’apparition du synthétiseur.

On aura ainsi tout vu (sauf la première partie, parce qu’on partait de trop loin) : le punk, la disco, la techno fluo et le fantôme de Kraftwerk, en short. Le retour de la revanche des jours où Bernard Sumner avait les cheveux péroxydés et arborait de faux airs de C. Jérôme. Le temps béni où l’électro faisait danser les garçons coiffeurs et les pilules qui voient loin. La foule bigarrée des branchés parisiens est de plus en plus insondable : trentenaire et barbue, mais aussi pétillante comme une jeune fille blanchie à l’eau de javel. C’est jeune, c’est bête et écoresponsable. C’est à ne plus rien y comprendre. Il fut un temps où il fallait se défoncer pour pouvoir danser et comprendre le langage des synthés. Il semble que les progrès de la génétique depuis vingt ans aient eu l’effet inverse sur les organismes. Tout le monde fonctionne à l’eau claire et l’on s’excite comme si l’on était défait, avant même d’avoir enlevé sa capuche. O tempora, o mores. Clara et Armand. Armand et Clara nous font penser (en vieux cons) à Daniel et Valérie. Le chien Bobi est mort depuis longtemps. On l’a remplacé par un smartphone et un émulateur de jappements digitaux. Armand et Clara. On dirait du Sautet mais en beaucoup moins chien. Les jeunes gens modernes. Lui, invisible, génialement générique, les yeux baissés en extension habile de ces machines qui chantent. Elle, juste sublime, yeux de biche et sourire accroche-coeur, la courbe fragile et plate mais la joie désarmante qui pointe tantôt et éclaire la salle au laser avec ses faux airs d’Olivia Ruiz nature, ayant échappé au pire. Armand et Clara, les héros modernes, sont accueillis à l’ancienne par acclamation comme si on les connaissait bien de ce côté-ci des pieds. Et cela fonctionne. Quel bonheur ! Quelle variété ! C’est un défilé électro qui s’engage avec les mêmes couleurs et les mêmes sautes d’humeur. Collection Hiver/Eté, option grand frisson.

Toute la techno moderne repose sur cette idée de dépasser les genres. Fini le temps où l’électronicien grattait le même sillon pendant dix années de suite. L’avenir est au transgenre, au saute-mouton et à l’éclate chapelle. Agar Agar est au pied de l’Everest mais déjà au sommet à ce petit jeu là. La voix de Clara est un couteau suisse de première qui fait ce qu’elle veut ou elle veut. Armand sert la soupe. C’est Sylvain et Sylvette maintenant. Vous voyez le genre. On croit que c’est lui qui commande mais c’est elle qui est à l’initiative de tout ce qui se passe. Le groupe propose un set d’1 heure et lâche des friandises par poignée. La musique du groupe a une ampleur qui manque encore au disque, une chaleur, une générosité qui donne un sens à un Ep qu’on trouvait un peu trop soigné et domestiqué, même si passionnant. Mais les morceaux sont les mêmes et témoignent de cette volonté de toucher à tout, maintenant. Electro baléarique, clin d’oeil chez LCD SoundSystem. Puis on joue à New Order. On chante comme Beth Ditto, on électroacoustique pour mieux foncer vers un trip-hop à l’ancienne. Comme les raviolis. Beth Gibbons à la petite semaine, sensuelle et mélancolique, qui tombe la frange et ensuite s’égosille à la Nina Hagen. Agar Agar est tout le contraire de son nom : il ne fige rien. Il libère au contraire les désirs, les émotions, sans chercher une seule seconde à les unifier ou à les rendre homogènes. C’est ce qui rassemble les danseurs ici : cette idée qu’on ne sait pas si c’est vraiment joyeux, dansant ou mélancolique, rageur ou un peu triste. L’émotion 3.0 n’a rien à voir avec la Carte du tendre des temps jadis : on n’y comprend plus rien. Elle tourne la tête et passe du sourire aux larmes en un temps record.

Ce qui est bien chez Agar Agar, c’est cette perte des repères traditionnels, cette idée qu’on s’apprête à faire n’importe quoi avec une absence totale de culpabilité et de sens commun. Gageons que c’est ce qui plaît : l’indécision mais en même temps le caractère programmé et déterminé de l’abandon. L’esprit rave revisité. La voix de Clara câline et puis gouaille. On ne sait pas d’où elle vient : jeunesse bourgeoise branchée ou canaille de banlieue. Les deux, votre honneur. C’est à la fois sophistiqué et brute, tendre, limite nunuche et rude à l’os. Les titres du EP fonctionnent à merveille. Il y a un ventre mou mais qui reste plat sur le dernier tiers, soulevé par un final qui représentera le seul moment véritablement tubesque et imparable. Haut les coeurs. Ca tropique et ça craint juste avant. On a jamais aimé les ambiances caribéennes. La musique d’Agar Agar, c’est l’une de ses faiblesses et sa qualité majeure, reste une musique de l’entre-deux. On l’aime progressive, on l’aime bigarrée, on l’aime lorsqu’elle grimpe aux rideaux mais aussi quand elle ondoie et prend son temps. Il y a plus efficace. Il y a plus souple. Il y a plus dansant. Il y a plus puissant. De meilleures montées. Mais rien d’aussi languide, d’aussi appliqué et d’aussi voyageur. C’est de la poésie brute soulignée par un show laser vintage qui caresse le public comme des doigts géants ou du soleil en lames de store. L’EP s’appelle Cardan. Il donne la chair de poule. C’est un disque un peu fantasque, surréaliste mais aussi sérieux que kitsch. Un ep qui sent la culture et l’inculture. Un ep qui donne envie de faire l’amour en gardant son slip.

Photos : Team SBO

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