Brett Anderson / Coal Black Mornings
[Little Brown]

8.2 Note de l'auteur
8.2

Brett Anderson - Coal Black MorningsSuede a assez longtemps fait partie des groupes mal aimés. Trop glam, trop vite porté aux nues par la presse anglaise et assez vite soupçonné par la frange dure des amateurs de rock indé d’être un groupe fabriqué ou toc. Suede, leur premier album, sorti en 1993, plus de quatre années après la formation du groupe, s’écoute encore aujourd’hui avec plaisir et reflète à merveille l’esprit de l’époque : un temps pré-brit pop où l’Angleterre s’apprête à frétiller et à s’enivrer de sa propre puissance mais baigne dans la crise et le pessimisme. A l’époque, Suede (le groupe) est une centrale nucléaire en fusion branchée à même la vie quotidienne des jeunes anglais, noire, sombre, vivants de peu dans les banlieues mal famées mais pleins d’espérance et d’énergie. Brett Anderson est un jeune homme (il a 25 ans à cette époque) qui a déjà vécu, pas l’un de ces gamins qui viendront après. On le pense né pour la scène et décomplexé quand il émerge en réalité de nulle part, après des années d’errance. La reconnaissance critique ne changera vraiment que l’année suivante, en 1994, lorsque Suede signera avec Dog Man Star un album fascinant, hors du commun, arrogant et presque parfait, que des rééditions récentes et une édition live ont su sublimer. Étrangement, alors que le groupe est en train d’éclater avec le départ pendant l’enregistrement de son guitariste architecte Bernard Butler, Suede signe son plus glorieux fait d’armes.

Le livre autobiographique que vient de sortir Brett Anderson, Coal Black Mornings, est loin d’aller jusque là. Comme c’est la mode actuellement, le texte est un « préquelle » ou… un premier tome qui s’intéresse uniquement aux années pré-succès et donc principalement à l’enfance et à l’adolescence du chanteur. La narration s’arrête autour de 1991-1992, juste au moment où la mayonnaise commence à prendre. Cela n’en fait pas moins un document extraordinaire sur ces années là et un témoignage d’une sincérité et d’un apport remarquables. Contrairement à ce qu’on aurait pu croire, Brett Anderson n’est pas né pour le succès. Le livre revient longuement sur son enfance, sur son milieu, sur sa géographie intime. Sa mère est une artiste « contrariée » et un brin excentrique qui tout en vivant au coeur de la classe ouvrière (dans le Sussex, près de Haywards Heath) couvre les murs de sa petite maison d’oeuvres d’art de sa composition et de reproductions célèbres. Sa mère coud, peint, répare. C’est une fée du logis et une apôtre sublime du Do It Yourself. Son père est un « homme à tout faire ». Il évolue comme marchand de glace, ouvrier puis comme taxi. Il est surtout fan absolu de musique classique et de Franz Liszt en particulier. Les deux s’entendent bien puis moins, vivants longtemps dans une forme de développement « séparé » qui marquera l’enfant Anderson. C’est dans cet univers très pauvre mais tourné vers la culture que Brett Anderson fait ses premiers pas. L’évocation de la vie anglaise dans les années 70 est magnifique. Anderson a une plume aussi habile sur le long format que lorsqu’il écrit des textes de chanson. La lecture est agréable, fluide et ses images sont souvent aussi surprenantes que parfaites.

Brett Anderson raconte sa vie d’écolier, la façon dont il vient à la musique, tiraillé entre la folie douce de son père, les contacts avec la musique du temps, le punk notamment, et l’influence de sa soeur. Il évoque comment il glisse lentement au milieu des années 80 du punk à la pop, découvrant Felt puis The Smiths. L’influence de Morrissey et Marr revient à plusieurs reprises et semble décisive dans la façon dont il se met à écrire et à vouloir causer de la vie de tous les jours. Lycéen puis étudiant malgré lui, Anderson monte à la capitale. Il est sans le sou et vit dans des squats. Il vit de rien et se nourrit de boîtes de conserve. Il précise bien que tout ceci n’est plus possible aujourd’hui et que cela a correspondu à une époque où se loger en centre-ville, dans des immeubles abandonnés, partagés, était encore une réalité accessible. Anderson va voir quelques concerts, achète quelques disques. Il traîne et formule quelques projets d’écriture. Son activité principale consiste à prendre le métro et à descendre de manière aléatoire à une station donnée puis à observer ce qui s’y passe. C’est la révélation la plus surprenante du livre : la place de ce qui s’appelle la psychogéographie dans l’oeuvre de Suede. Chaque composition est associée à un lieu, à une situation, à une observation d’entomologiste. Anderson force l’admiration dans la manière dont il se gorge de l’air du temps.

Le livre accompagne le portrait du jeune homme en artiste… La guitare, les premiers pas en tant que chanteur débutant et qui ne sait pas comment poser les mots, qui ne sait pas ménager ses effets. Suede est pendant trois ans un groupe sans talent, sans axe, sans ligne directrice. Anderson rencontre Justine Frischmann qui est une fille de la haute bourgeoisie qui lui donne une vision sur un monde qui lui était étranger. Elle lui apporte probablement un peu de confiance. Il en fait sa petite amie (et vice versa plutôt) et prend conscience encore plus des rapports de classe. Suede évolue, plutôt timidement, jusqu’à ce que Bernard Butler entre en scène et amène sa vision musicale. Un déclic se produit et Anderson trouve le secret de sa propre écriture, de son propre personnage. Cette plongée dans l’éclosion du jeune homme est étonnante et passionnante. C’est lorsque Frischmann le quitte, lorsque sa mère meurt, qu’Anderson se transforme. Privé de femme, il incorpore la féminité à sa propre matière et s’invente ce personnage, ce look androgyne qui deviendra sa marque de fabrique. Le récit de la transformation est épatant d’hésitation et de lisibilité. La peine et la gêne sociale s’additionnent pour lui offrir les clés de ce qu’il a à dire.

Tout prend forme. Les chansons tombent juste et s’il faut un peu de temps encore avant que les gens s’en aperçoivent (une sorte de battle des groupes organisée par le NME fait office de tremplin), l’essentiel est fait. Tout est en place et tout est dans ce livre qui mêle le glamour extrême et le fantasme érotique (Anderson est pudique mais son couple e trois ans avec Frischmann faisait alors rêver), le drame social et personnel, l’émotion et cette idée d’un succès espéré et qui naît sur rien. Il y a une beauté de destin et d’exécution dans Coal Black Mornings qui en fait l’une des plus chouettes autobiographies de musicien qu’on a lues. Ce premier tome est aussi élégant que les 100 premières pages de l’autobiographie de Morrissey étaient justes. On espère que le volume qui suivra, contrairement au livre de son modèle, ne s’effondrera pas à partir de 1992-1993, lorsque la chenille deviendra papillon. Les informations que donnent Anderson sur la séquence qui suivra laissent penser que le tome 2 sera tout aussi intéressant. Sa parole, lorsqu’il évoque (déjà) l’écriture par exemple de The 2 of US ou de My Insatiable One,  nous donne en tout cas une envie folle de l’accompagner tout au long du voyage.

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