Du théâtre à la direction d’orchestre, le parcours artistique protéiforme de Pauline Drand

Pauline Drand débutera son année 2026 à l’Opéra de Lyon où elle reprendra en duo l’album En solitaire de William Sheller (le 14 janvier) et en groupe son propre répertoire (le 17 du même mois).

L’artiste qui fut l’une de nos Outsiders 2024 multiplia les projets l’année dernière. C’est ainsi qu’entre deux parenthèses phocéennes, elle dirigea, entre autres, un orchestre et accompagna des comédiens sur la scène d’un théâtre parisien. Tout cela avant de repartir en studio afin de donner une suite à son beau Faits Bleus, premier album paru à l’été 2018.

Rencontre avec cet astre clair et nomade qui, entre audace et hypersensibilité, a fait de la création son plus beau terrain de liberté.

Tu viens de jouer à de nombreuses reprises dans la pièce de théâtre Denali. Peux-tu raconter à celles et ceux qui n’ont pas pu te voir sur la scène du théâtre Juliette Récamier quel était ton rôle ?

J’ai eu la chance de rejoindre une équipe de théâtre merveilleuse pour une trentaine de dates à l’automne 2025, où j’interprétais sur scène la musique du spectacle, composée par Louise Guillaume. La pièce de Nicolas Le Bricquir est très cinématographique : il s’agit donc d’interpréter au clavier, avec une banque de sons électroniques, une véritable bande originale, à la seconde près, pendant 1h40 — en étant très attentive au jeu des comédiens et au rythme de la pièce.

Il y a également un « rôle » à jouer, celui de la musicienne qui conduit le déroulé — un ami compositeur qui est venu nous voir m’a dit que j’étais un peu comme une « cheffe d’orchestre de la pièce » ! Nous avons eu dix jours de répétitions au plateau avec les comédiens pour travailler la mise en scène. Au-delà de l’aspect musical, c’est un travail assez technique, de précision et d’attention, à ajuster chaque soir avec les comédiens et la technique, et j’ai énormément appris !

Comment es-tu arrivée dans ce projet ?

J’ai rencontré le comédien et musicien Thomas Guené lors d’une formation de chant à Paris, et il m’a contactée quelques mois plus tard pour me proposer de passer des auditions pour la pièce. Je n’avais jamais passé d’audition de ma vie — qui plus est pour une pièce de théâtre — et j’étais donc assez stressée. Mais les délais étaient très courts et je n’ai donc pas eu beaucoup le temps de réfléchir !

J’ai eu une semaine pour prendre connaissance de la pièce et des partitions, en pleine période de Noël. Je me souviens que je ne suis quasiment pas sortie de chez moi et n’ai fait que travailler. Je ne pensais pas être au niveau, mais à force de travail, j’y suis arrivée ! Deux semaines après les auditions, j’ai reçu un message vocal de la compositrice qui m’annonçait que j’étais sélectionnée, en me disant que j’étais une super pianiste — ce dont je n’étais pas convaincue — et qu’elle était ravie que je rejoigne l’équipe. Je me souviens que j’ai pleuré en écoutant son message : c’est arrivé à une période où je doutais énormément de moi, et cela m’a fait beaucoup de bien.

Bande annonce de Denali

J’en profite ici pour remercier Thomas, Louise et toute l’équipe pour la confiance qu’ils m’ont accordée en me proposant ce rôle !

Tu as également dirigé un quintette à cordes l’année dernière. Peux-tu nous raconter cette aventure ?

Ça aussi, c’était une première, et une formidable expérience dans ma vie de musicienne… Encore une histoire de rencontre, avec le compositeur émérite Renaud Barbier (qui a notamment signé les bandes originales des longs-métrages Petit Pays et La Promesse de l’Aube), que j’ai rencontré cette année grâce à mon ami compositeur brésilien Pedro Santiago.

Renaud organisait pour la première fois une résidence de composition aux mythiques studios de l’Alhambra à Rochefort, un ancien cinéma reconverti en un bâtiment entier de studios d’enregistrement, de bruitage et de post-production pour le cinéma et l’audiovisuel. En parallèle de mon travail dans la chanson, je compose de la musique à l’image depuis quelques années et, devant mon engouement croissant pour cette discipline, Renaud m’a invitée à participer à ce workshop.

Nous étions cinq compositeurs aux esthétiques et parcours très divers, sous la direction de Renaud — j’étais la seule femme — et avons d’abord travaillé sur l’analyse cinématographique de deux courts-métrages, avant de nous mettre tout naturellement à composer et à improviser ensemble, dans un studio de 150 m², avec un piano à queue, un violoncelle, des percussions, un lithophone… C’était magique. À la fois très ludique et très exigeant.

À la fin de la résidence, nous avons eu l’opportunité d’enregistrer nos compositions avec un quatuor à cordes, et Renaud nous a proposé de le diriger. N’ayant aucune formation en direction d’orchestre, je ne me sentais d’abord pas de le faire, mais Renaud, avec son extraordinaire bienveillance, m’a convaincue d’essayer. Je le remercie infiniment pour ça. C’est à la fois impressionnant et réjouissant d’occuper cette place particulière, où tous les musiciens de l’orchestre sont tournés vers vous, et où le moindre geste de la main peut faire naître ou mourir un son, le faire évoluer.

Comédienne, cheffe d’orchestre désormais, compositrice de musique de film, toujours auteure-compositrice-interprète… Cette vie d’artiste ressemble-t-elle à celle dont tu rêvais ?

Je dirais même qu’elle dépasse mes rêves les plus fous ! Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours rêvé d’être artiste. J’ai commencé à écrire de petites partitions à six ans, des histoires dans des livres que je fabriquais de mes mains, et j’imaginais des films dans ma tête — avec des animaux, des princesses, des histoires très romanesques. Je disais que je voulais être « metteuse en scène », car cela voulait dire pour moi : faire naître des histoires, des univers, des mondes.

Quand j’y repense, je crois que j’avais à cœur d’explorer toutes les formes possibles de la création artistique, même si je me suis pour l’instant concentrée sur le médium de la musique — qui recouvre déjà en lui-même un nombre infini de possibles.

Ce qui est bien avec cette vie, c’est que si elle nous déçoit parfois par rapport aux scénarios que l’on s’était imaginés — par exemple, quand j’ai commencé ma carrière d’autrice-compositrice-interprète par la scène, sans imaginer que ce serait un parcours aussi semé d’embûches, dans une industrie musicale que je trouve parfois violente, mercantile et peu audacieuse artistiquement — elle nous offre aussi des expériences auxquelles on n’aurait jamais pensé, comme ce rôle au théâtre ou ce travail de compositrice de musiques de films, auxquels je n’aurais jamais cru avoir accès.

Aujourd’hui, j’essaie d’arrêter de me comparer — un poison qui nous affecte tous à l’ère des réseaux sociaux — et d’embrasser avec enthousiasme toutes les opportunités artistiques qui s’offrent à moi, même si elles ne correspondent pas à l’idéal que je m’étais forgé. Et bonne nouvelle : elles sont de plus en plus nombreuses !

Si tu devais résumer ton année 2025 en une phrase, quelle serait-elle ?

J’ai regagné confiance en moi.

Tu es une lectrice assidue, quel texte a marqué ta vie ces derniers temps ?

Il y en a beaucoup. J’ai lu avec avidité Julia Kerninon, Lauren Bastide, Bell Hooks, Maya Angelou cette année, mais je dirais Puissance de la douceur d’Anne Dufourmantelle, parce que la pensée qu’elle y développe est aussi riche et précieuse qu’elle échappe au développement extrêmement bruyant, violent et peu gracieux de notre société. Et aussi parce que je suis invitée à jouer à l’Opéra de Lyon les 14 et 17 janvier, au sein d’un festival qui lui fait honneur.

Pauline Drand par Adrien Caulier

Marseille est devenue l’une de tes bases. Comment cette cité influe-t-elle sur ta créativité ?

Depuis quatre ans maintenant, Marseille est devenue un refuge pour moi. J’y ai développé une vie parallèle, plus douce, plus solaire, plus humaine que ma vie parisienne, qui est aussi excitante qu’épuisante. J’y trouve un esprit populaire qui échappe encore un peu à la logique consumériste qui a envahi toutes nos villes : un système de débrouille et d’entraide, une ville bouillonnante et parfois chaotique où les gens se parlent, s’engueulent, rigolent, s’interpellent.

Je n’idéalise pas Marseille et je suis consciente du fait que, lorsque j’y vais, je bénéficie surtout de ses bons côtés. Mais je crois que les grandes villes portuaires méditerranéennes, par leurs lumières, leurs architectures et leurs cultures, m’ont toujours fait m’y sentir chez moi. Comme Beyrouth, où j’ai séjourné au début des années 2010.

Pauline chante A Place to Stay à Beyrouth en 2013

J’y ai aussi très rapidement développé un réseau artistique, et j’ai signé les bandes originales de deux courts-métrages écrits, produits et réalisés à Marseille, projetés au festival Music & Cinéma Marseille. Il y a une jeune scène cinématographique très dynamique qui s’y développe, en marge des institutions.

2026 vient de débuter Prévois-tu de sortir quelques chansons, voire un nouvel album ?

Oui, 2026 s’annonce comme une année particulière pour moi ! Déjà, parce que je commence l’année avec deux concerts à l’Opéra de Lyon : le 14 janvier en duo avec le pianiste François Mardirossian, où nous interpréterons le formidable album En solitaire de William Sheller, et le 17 janvier pour une création autour des chansons de mon répertoire, avec un groupe que j’ai formé pour l’occasion (composé de Quentin Andréoulis à la basse et aux claviers, Arnaud Laprêt à la batterie et aux percussions, et Raoul Vignal à la guitare). Je sors de quelques jours de répétitions avec eux, et c’est formidable de pouvoir enfin jouer mes nouvelles chansons en live, avec un groupe !

Ces nouvelles chansons sont en train de prendre vie sur un album, que j’ai commencé à enregistrer aux studios Mégaphone avec Manuel et Dimitri Dedonder. Sur des chansons que j’avais initialement écrites et composées seule, au piano et à la guitare, nous avons réfléchi à une direction artistique et à des arrangements, avec pour influence la folk-rock anglo-saxonne que nous partageons (de Sharon Van Etten à PJ Harvey, en passant par Laura Marling et Lizzy McAlpine).

Nous avons enregistré tous les instruments live dans le studio, sans aucune piste MIDI, et ça sonne tellement bien ! Le formidable trompettiste Roman Reidid a également posé des cuivres sur un morceau. J’ai tellement hâte de sortir ces titres ; néanmoins, je veux faire les choses bien et je suis donc en discussion avec des partenaires pour la suite (sourire).

Quelle est la chose qui t’a le plus touchée, remuée, séduite au cours des douze derniers mois ?

De voir qu’il y a toujours des gens qui se battent dans ce monde pour un peu plus de justice sociale, pour la défense de notre environnement et des droits des peuples opprimés, face à des puissances — politiques ou économiques — toujours plus violentes. Je me sens à la fois de plus en plus concernée par les drames qui se jouent, je lis énormément d’ouvrages qui nourrissent ma réflexion critique, et en même temps je me protège en restant à l’écart de l’actualité, mon hypersensibilité ne me permettant pas d’y être confrontée sans en être totalement abattue.

J’admire les militants, les activistes, les bénévoles associatifs qui se battent sur le terrain, et je les remercie d’exister. Mon engagement est plus personnel, plus discret. L’art est mon refuge, ma façon de faire société et de rendre, à ma toute petite échelle, ce monde un peu meilleur, un peu plus beau.

  • “En solitaire” de William Sheller (avec Pauline Drand) le 14 janvier 2026 – gratuit
  • Pauline Drand + Richard Robert & co le 17 janvier 2026 – billetterie

Crédit photos : Adrien Caulier.

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