En passant d’Emilie Zoé à Elie Zoé, le chanteur suisse a dû redomestiquer son outil de travail principal : sa voix. C’est l’histoire de cet album, Shifting Forms, qui plus qu’un parcours de changement ou de transition, vient marquer non pas la réappropriation de son organe par l’artiste mais la réinvention du second par le truchement d’une voix en mutation. Le chanteur explique qu’il s’est rendu compte au fil de sa transition (allant jusqu’à abandonner une tournée) qu’il ne pouvait plus chanter correctement les titres de son ancien répertoire, développé depuis une dizaine d’années. Il lui a fallu un certain temps pour comprendre comment fonctionnait sa nouvelle voix et comment l’alimenter avec de nouveaux morceaux. Le changement est évidemment saisissant entre la voix fine et délicate qui enchantait le magnifique Dead End Tape (2015) et cet appendice grave et un peu éraillé qu’on entend sur Shifting Forms, évoluer entre folk rock, pop et accents grungy. Elie Zoé compose et interprète toutes les chansons du disque. Louis Jucker est à la production et a donné un coup de main à l’instrumentation avec un batteur Luc Hess. Le son du disque est chaleureux et enveloppant, réconfortant et donne un peu l’impression qu’on rentre d’une balade en forêt pour se caler pépère au coin du feu.
Shifting Forms est un disque automnal plus qu’hivernal qui démarre par une très belle balade conduite à la guitare acoustique. Cela aurait pu faire une chanson de Coldplay… mais elle est beaucoup plus cool, gracieuse et caressante.
we devour the sun
we know how it can be done
open mouth
the forest flies
everyone’s calling out
the living are rising up
the breath of the earth is air
straddling two worlds
that communicate
The Whole of The Moon nous permet de prendre contact avec la véritable nature du disque. Le titre est long (5 minutes 20), puissant et assez athlétique. La texture est rock, sonique et le phrasé, pas tout à fait assumé comme tel, sonne comme du grunge aéré et aérien. Il y a une très belle séquence intermédiaire (entre la 3ème et la 4ème minute), portée par la batterie et la voix de choeur, qui nous tient en haleine et renvoie, sentiment qu’on partagera durant une grande partie de l’album, aux excellents travaux de notre ami américain Mike Law, au sein de Wild Arrows ou New Idea Society. On y retrouve cette sensation étrange d’avoir affaire à un rock indépendant, plutôt abrasif, voire expérimental et en tous les cas “impur”, mais qui, en même temps, aspire à une certaine lisibilité et joue avec les codes et les marqueurs d’un environnement plus mainstream. Que Zoé propose une balade dans la nature à un(e) ami(e) déprimé(e) sur Dormant Plants, ou qu’il communique avec les esprits et les fantômes de la cabane dans les bois, une chanson dont le motif de guitare fait penser à du Middleton/Arab Strap entêtant et répétitif (Contact Zone), on se situe toujours dans un environnement suffisamment familier pour en ressentir l’aspect amical et accueillant, tout en étant touché par le dérangement et l’inquiétude qui sommeille.
Mais ce qui frappe par dessus tout ici, c’est la qualité des compositions, des textes, la justesse et la profondeur de l’interprétation. Pale Eyes est assez fabuleuse, touchante, pleine de grâce. Certains argueront qu’il est assez facile d’émouvoir en s’accompagnant d’un simple piano mélancolique mais le dialogue entre l’ivoire et la voix est admirable et rend à la perfection la singularité quasi marginale de l’artiste métamorphe. Think Like A Mountain évolue dans la même veine avec une approche plus délibérément pastorale. C’est délicat et parfaitement produit. Le son est assez étagé et laisse un peu de place entre les instruments ce qui renforce le sentiment de tranquillité boisée qui s’en détache. Ce n’est évidemment pas la sensation qu’on retire à l’écoute de la chanson clé du disque, Change My Name, pièce de près de sept minutes, qui se pose en grande chanson expérimentale et brutaliste du disque. Là encore, la comparaison avec le Wild Arrows de Loving The Void est assez évidente, tant on retrouve chez Zoé comme chez Law cette capacité à tout mettre en vrac, à tout déstructurer et à passer de la caresse à la vaisselle qui vole contre les murs. Suivre ce morceau passionnant est assez éprouvant, comme curieux le choix d’en avoir tiré un clip et d’en avoir fait un single. C’est évidemment un pari, puisque la plupart des auditeurs n’y comprendront sans doute pas grand chose. Mais c’est de toute évidence l’endroit où tout ou presque se passe. Les segments du morceau racontent la grande mutation, le parcours qui consiste à progresser jusqu’au changement de nom qui marque, consolide, provoque et conclut sûrement la transition. Le titre incorpore des samples de conversation quasi fantomatiques qui incarnent une sorte de chœur grec amical mais aussi les sons et les gossips de la foule. Le tout est remarquablement emballé, à deux doigts du précipice mais réellement stupéfiant de bout en bout dans sa manière de défier ce qui fait les règles de composition d’une chanson.
Change My Name est à la fois le grand morceau du disque mais une chanson tout à fait isolée et singulière dans un disque bien plus docile qu’on ne le penserait. Le morceau éponyme est excellent avec ses fausses allures cold wave. C’est un tube en puissance qui renverse littéralement la perspective puisqu’il désigne (dans une intuition assez extraordinaire) la façon dont nous sommes tous amenés, à des égards divers, à travers la rencontre, le frôlement de l’autre ou par et pour soi à changer de forme. Zoé renverse alors le regard différentialiste qu’on porte sur elle pour toucher à l’universalité du travestissement et de la transition, comme si nous en faisions tous partie. C’est remarquablement écrit et pensé, en plus de sonner comme on aime.
we’re shifting forms
we’re all at once
yet to be born a thousand times
the cycles repeating in every move
in every cell lies every clue
when my body is near you
i can change shape
when my body is near you
it creates space
De bout en bout, ce disque est excellent, voire exceptionnel. On s’en veut un peu de ne pas en avoir rendu compte avant, tant il aurait mérité sa place dans nos classements de fin d’année parmi les disques les plus touchants, justes et bien fichus de 2025. A ce niveau de classe, on se fout un peu des millésimes. Shifting Forms est un disque qui nous accompagnera bien au delà du mois de janvier. Elie Zoé est un chanteur avec lequel il va falloir compter. On lui fait d’ores-et-déjà une place entre nos chouchous souterrains que sont Mike Law, l’Américain, et le Canadien porté disparu, Aidan Knight, parmi les chanteurs généreux et discrets qui nous brisent le cœur.

