Sunflower Bean / Human Ceremony
[Fat Possum / PIAS]

Sunflower Bean - Human CeremonyAprès quelques singles intéressants, avec leurs gueules d’ange et leur réputation de chouchous de la scène de Brooklyn, le moins que l’on puisse dire est qu’on attendait le premier album de Sunflower Bean avec une certaine impatience : de cette impatience qui s’apprécie avec un gourdin dans la main et une guillotine portable dans l’autre, mais aussi l’envie de se laisser transporter. Une fois n’est pas coutume, le jeune groupe emporte la décision sans aucun conteste et signe avec cet Human Ceremony un album magnifique et qui saura à lui seul incarner l’air du temps. Human Ceremony est une collection de onze chansons tout bonnement impeccable et qui conjugue les influences les plus recommandables des deux ou trois générations précédentes.

Qu’on s’entende ici : la musique de Julia Cumming (la chanteuse belle à se damner), Nick Kivlen, le guitariste sosie de Bob Dylan, et Jacob Faber n’a rien de révolutionnaire. Les jeunes le savent bien : ces conneries là n’existent plus et ceux qui y ont cru sont soit morts soit oubliés. Alors Sunflower Bean s’amuse avec l’héritage et taquine les clichés pour aller cueillir cette identité moderne qui consiste justement à tout avaler, à s’en foutre plein la panse puis à tisser un nouveau machin qui sera pétri de références, de liens hypertexte et de décrochés symboliques vous ramenant qui à T-Rex, au Velvet Underground, à Sonic Youth, Interpol, Cure, et qui vous voudrez bien. Cela n’a l’air de rien mais cet exercice d’imitation/dépassement/fusion est à peu près aussi compliqué à faire en musique que, disons, en cuisine car le moindre ratage se voit et s’entend comme une basse de Joy Division au milieu de la figure. A ce petit jeu-là, Sunflower Bean excelle et dépasse toutes nos attentes. On serait bien incapable de citer un morceau qui dépareille tant cela saute aux oreilles sur chaque titre. Ce trio-là sait y faire. Human Ceremony qui ouvre l’album glisse magnifiquement sur un océan de rappels sonores : guitares années 80s à la The Smiths/Felt, chant fantomatico-sensuel à la Lisa Germano, batterie métronomique et cold à la Stephen Morris. On pourrait s’amuser à vous servir sur chaque pièce notre culture à la noix de vieux con référencé mais vous n’en auriez carrément rien à secouer en écoutant l’album. Il suffit d’un feulement de Julia Cummings, d’un petit tremolo ou d’une virée en voix de tête, pour qu’on perde la boule, c’est-à-dire en gros la capacité de savoir à quelle époque on est et si on préfère les filles ou les garçons. Vous abandonnerez femme et enfants pour cette fille si elle débarquait dans votre vie. En plus de faire les guitares, Kivlen chante aussi sur pas mal de morceaux offrant un contrepoint masculin remarquable à sa chanteuse principale. Et tout cela fonctionne TOUT SEUL, sans qu’on ait besoin de faire le travail presque. Sunflower Bean fait partie de ces groupes dont se dégagent une telle facilité et un charme si immédiat qu’en rajouter vous expose au ridicule. Prenez 2013. Il faudrait avoir du thym moisi à la coque dans les oreilles pour ne pas se rendre compte de tout ce que contient cette chanson. Parler de 2013 comme s’il s’agissait d’un passé lointain est un véritable coup de génie. Y ajouter une telle basse, un tel refrain dépasse l’entendement. C’était il y a trois ans, bon sang ! Et vous en parlez comme cela ! On peut être passéiste et ne pas manquer d’audace. Allez- vous faire voir !

On a au moins 7 ou 8 morceaux préférés sur cet album ce qui fait beaucoup trop pour en parler sérieusement. On ne peut même pas critiquer les textes qui, malgré leur finesse post-adolescente vaporeuse, sont souvent évocateurs et bien balancés. Robert Smith sort de ce corps. Et puis avec cette chanteuse bonne à tout faire et ces guitares incandescentes, on serait bien en peine de dire quoi que ce soit. Sur This Kinda Feeling, notre titre préféré n°2, le groupe réussit un morceau hallucinant de maîtrise : guitares qui pétaradent, chant voilé, mélodie imparable et basse au poil. Un poil plus loin justement, on tombe sur I Was Home, et c’est un vrai festival : entame rentre-dedans à la Wavves, duo façon My Bloody Valentine des premiers temps (ceux d’avant le bruit blanc) et grosses guitares qui tâchent à la Zappa. On entend les Strokes d’avant la coke, on entend The Big Pink, on entend…. On entend des voix partout et des spectres passent dans le champ. « I see myself on TV and i lose myself on many different ways ». Quelle ambiguïté. Est-ce une jeune fille qui se rêve en star du rock ou en star de sa télépornographie domestique ? Final éblouissant. I Was Home, morceau préféré n°1 ou n°3, selon qu’on compte les quatre précédents ou les quatre suivants. On était prêts à lâcher Creation Myth et à se réjouir d’avoir trouvé ici au moins un défaut quand Kivlen est venu ramener le morceau de je ne sais où pour en faire une tuerie absolue à la guitare tronçonneuse. Walll Watcher fait penser à l’évidence mélodique des Tristesse Contemporaine. On retrouve cette manière désinvolte de manier les codes gothiques et cold wave et de la tirer vers la modernité. D’aucuns trouveront cela facile ou du moins pas si difficile… mais un morceau comme cela est tout bonnement irrésistible et ne l’aurait pas plus ou moins été il y a trente ans de cela.

Si la musique de Sunflower Bean aurait pu être faite il y a quelques dizaines d’années, elle a cette puissance, cette fraîcheur et cette intelligence pétillante de l’époque. Il n’est pas certain qu’une telle vivacité dans le second degré ait été concevable dans le passé. Il faut avoir un peu lu et écouté de vieilleries pour s’en affranchir d’une façon aussi désinvolte et assumée. Ni trop, ni trop peu. On a trop eu tendance à parler d’antiquités pour parler de ce groupe. C’était une erreur. Leurs chansons sont exceptionnelles et emmerdent la concurrence. Space Exploration Disaster qui referme l’album nous offre 4 minutes et 34 secondes (comptez jusqu’à 274 et vous verrez si on raconte des bêtises) d’un bonheur intense. C’est accrocheur, crâneur et ça pisse à la raie de toute la planète Terre. Ils ont lu les livres punk et savent que, quoi qu’on en dise, quoi que veulent faire croire les critiques-pruneaux, attachés à leur position, TOUT RECOMMENCE TOUJOURS A ZERO… comme s’il s’agissait d’une planète neuve, de gens qui venaient de naître la minute d’avant. Le re-set permanent. « Where did the time go ? », chante le succube à la peau de pêche éternelle, Cumming. Elle est bien cette petite. On regarde le mur. Chaque amour est unique. Ca recommence, une page blanche, ça recommence jusqu’à ce que non, ça ne recommence plus. Et alors, tant pis, c’est qu’on est mort ou qu’on n’existe plus vraiment.

Tracklist
01. Human Ceremony
02. Come On
03. 2013
04. Easier Said
05. This Kinda Feeling
06. I Was Home
07. Creation Myth
08. Wall Watcher
09. I Want You To Give Me Enough Time
10. Oh, I Just Dont Know
11. Space Exploration Disaster
Écouter Sunflower Bean - Human Ceremony

Lien
Ecrits aussi par Benjamin Berton

Elysian Fields / Pink Air
[Microcultures / Differ-Ant]

Cela faisait quelques années qu’on n’avait pas écouté un album d’Elysian Fields...
Lire la suite

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *