Watine / N’être qu’humaine
[autoproduction]

9.8 Note de l'auteur
9.8

Catherine Watine - N'être qu'humainChaque projet de Catherine Watine est singulier. Celui-ci s’énonce assez simplement : la voix, le chant en français et le piano. Une mise en sons soignée à l’arrière-plan ajoute quelques dimensions : on entend une horloge, un décompte, des bruits irréels, le chant des oiseaux, des traits de cordes. Et puis le miracle causé par la poésie, la force de textes et d’une interprétation qui bouleversent et mettent à genoux. On entre dans N’être qu’humaine par une chanson sublime, la Force de la Vie, qui rapelle dans ses arrangements certaines séquences de la Belle et la Bête par Philip Glass. La voix, pour une raison qu’on ignore, nous rappelle l’intensité et la scansion de Léo Ferré. Rapprocher les deux pourrait paraître un non-sens mais il n’est pas certain qu’on ait depuis la disparition de Léo Ferré ressenti en français un tel niveau de concentration poétique et émotionnel dans un morceau, dans une phrase, dans un souffle. Watine évoque ses disparus, étalant sa mélancolie sur la grève, avant de s’abandonner au rêve crépusculaire. Il pleut Albert est une étrange adresse à Albert (Einstein) qui s’inquiète de la désagrégation du monde, de la fonte des glaces et de la pollution. L’alliance de la poésie et de l’engagement écologique est remarquable. Le morceau a un petit côté désuet mais une grâce infinie. La poésie là encore s’affiche avec une vraie force et une dignité qui situent Watine et l’exercice à mille lieues du tout venant de la variété française. La voix, sage et fraîche à la fois, s’amuse jusqu’au final mobilisateur : « Formons une cohorte/  Et faisons en sorte/  Que cela ne reste pas lettres mortes/  Formons une cohorte/  Et faisons en sorte », sans trop y croire.

Le ton est à la tristesse. C’est le piano qui veut ça souvent mais on navigue ici à des hauteurs mélancoliques rarement atteintes. A travers Dessine moi la mer, Watine interroge la vie moderne elle-même, où elle mène et ce qu’elle procure de peine et de réconfort. Le temps, chez elle, agit comme un baume d’oubli, un révélateur et une opportunité de prolonger encore pour quelques minutes/années notre présence au monde. Il y a du Virginia Woolf dans la plume de Watine, qui s’échappe au final à travers un miroir qui figure autant la mort à venir qu’une sorte d’échappatoire merveilleux. Les risques de la nuit est une chanson de désamour et de séparation, grave et lente, qui multiplie les effets de rime et les jeux de mots. “Tant va la cruche à l’eau, qu’à la fin je me casse.” On gagne dans l’amour du texte ce qu’on perd ici en modernité. Ce serait donc ça l’humanité : un retour au poétique, un retour au mot qui résonne presque seul et qui danse et glisse sur les touches d’un pianocktail à la Boris Vian, mélangeant les fluides et les sources d’émotion. Rien que ça mais tout ça aussi, le partage du plaisir du mot, le partage de l’émotion poétique, des syllabes qui éclatent et qui s’adressent à un autre, amoureux, filial ou auditeur libre, qui reçoivent et sont invités à rompre le poème comme le pain. J’erre sur cette terre est à nouveau une chanson majeure, tournée vers un autre qu’on n’identifie pas tout à fait et auquel on s’identifiera toutefois facilement. Watine y incarne une lumière, une présence divine, maternelle et sensuelle, une femme, qui vient nous offrir sa pureté, son énergie, son amour et son corps. Quelqu’un veut-il de cet amour ou est-il condamné à l’errance ?

On revient à plus de prosaïsme et de simplicité sur Des Jours Comme Ca, miniature pop et ultra féminine qui constitue un petit contrepoint léger et presque humoristique à un ensemble qui paraîtra plombant à certains. Passer de l’un à l’autre, du grave au pétillant est un privilège que s’accorde et nous accorde Watine. La deuxième partie du disque amorce une vision plus proche encore de l’existence, plus terre à terre peut-être. La chanteuse exprime, à travers sa voix et ses vers, la fragilité fondamentale de l’existence mais aussi et surtout son infini besoin de consolation et la place centrale qu’elle accorde à l’amour et à la bonté. Le drame de l’existence est bien de ne pas pouvoir offrir tout cet amour et toute cette bienveillance à personne, de devoir garder toute son humanité pour soi. Nous Voulons des Anges revient sur cette aspiration humaine à une forme d’absolue, faute de pouvoir exprimer tout son potentiel envers l’autre. Le final avec Pourquoi les Bars et Il me Raconte est grandiose. Watine va chercher une note haute sur “écaille” et glisse contre la nuit qui frémit. On pense cette fois à Rimbaud qui poursuit l’aube. Watine est taquine, amoureuse, visionnaire à sa façon, riant et pleurant à la fois, interrogeant encore une fois le sens même de l’existence à travers une balade enivrée et nocturne. Elle se tient sur le seuil du monde sur Il me Raconte, comme si elle venait recueillir les derniers éclats de lumière et de colère du monde. La mort est proche, assise comme à côté d’elle, dans la peau d’un de ses disparus, et partage avec elle ce à quoi ressemblera l’après. L’humanité est définie à nouveau comme un rapport au temps et à l’infini, une figure modeste mais courageuse qui se cramponne au présent et à la petite maison où l’amour vivait avant de s’en aller. N’Etre qu’Humaine est une formidable leçon de modestie et d’humilité, qui touche à la grandeur en s’effaçant et en se diminuant, qui indique que le sublime jaillit de l’attente et de l’absence, du souvenir et de la capacité d’accueil qu’on peut proposer au monde. Les ondes Martenot frémissent et viennent couvrir la dernière minute de leur vibration spirite : avec un pied dans l’autre monde, déjà, Watine nous rappelle qu’elle en a deux ou trois ou quatre dans celui-ci, un cœur en miettes qui agit des deux côtés et est suffisamment gros et chargé d’amour pour faire le lien entre les présents et ceux qui ne sont plus.

Ce disque est une merveille, sans doute trop littéraire pour son époque, mais peut-être bien l’un des plus beaux et des plus poétiques disques de chanson en français, chanté par une voix de femme, qu’on ait eu à écouter depuis une centaine d’années.

Tracklist
01. La Force de la Vie
02. Il pleut Albert
03. Dessine Moi la Mer
04. Les Risques de la nuit
05. J’erre sur cette terre
06. Des jours comme ça
07. Nous voulons des anges
08. Pourquoi les bars
09. Il me raconte
Liens

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