Jeffrey Runnings contre la mort : l’occasion de parler de For Against

For AgainstIl y a quelques dizaines/centaines/milliers (?) de personnes dans le monde pour lesquelles la disparition de Jeffrey Runnings, à l’âge de 61 ans, est une bonne occasion pour parler de sa musique. Il y a les morts qu’on célèbre, qui gagnent l’espace d’un instant, d’une journée le premier plan et celles qui ne font que précipiter une lente course vers l’oubli. On ne sait pas encore de quelle nature sera celle de Jeff Runnings, même si on le devine, mais il se pourrait bien que, dans un monde alternatif, le bonhomme reçoive quelques hommages et que les jeunes générations s’emparent des disques qu’il a semés derrière lui pour l’honorer comme un type bien et un artiste qui comptait.

L’aventure musicale de Runnings démarre en 1984, au beau milieu des années 80, quand il forme un groupe alors appelé Four Against One, dans le Nebraska, avec quatre amis. Un remembrement plus tard, Runnings qui était cantonné aux claviers, va prendre la tête d’un groupe devenu trio, passer à la basse et surtout s’emparer du micro. Le nom du groupe passe de Four Against One à For Against (tout court) et va signer un premier single, Autocrat, qui marque les esprits. La voix de Runnings impressionne par sa gravité et sa tenue. La musique de For Against est dominée par le jeu de basse très mélodique du jeune homme qui semble trouver ses influences en Angleterre plutôt que parmi ses pairs américains. Leur premier album, Echelons, confirme que Four Against est un groupe post-punk original, dont les développements renvoient clairement à l’époque Factory Records, mais préfigurent, déjà par leurs sonorités dream pop, et la prévalence des guitares, ce qu’on appellera ensuite le shoegaze.

Le groupe enchaîne assez vite (on est en 1988) avec un deuxième album qui est considéré comme le sommet de leur discographie, December. Le disque est un parfait moment d’équilibre entre une forme de colère et d’agressivité électrique punk, et des envolées plus oniriques ou abstraites. On tape du pied et on regarde vers le ciel. Sabres est un bon exemple de ce que le groupe produit. Des textes sombres, brefs et poétiques, peu caractérisés mais qui touchent au cœur.

Long ago
But not so far away
This is a piece
Of something I made

You can sell
Or you can trade
But people they take and take and take

I’m not crying anymore
I’m keeping you
I’m not wishing anymore
I’m keeping you

Memories
And fall away
Promises
Of a big mistake

Runnings exprime des doutes sur la vie en général, le sens qu’il peine à trouver, renvoyant à des interrogations souvent associées au romantisme adolescent qui séduisent aussi bien les jeunes sortis du punk que les amateurs de cold wave ou de musique gothique.

I’m preoccupied with life
I’m preoccupied with death
I’m preoccupied with anything
That has to do with myself

I need to open my eyes
I need to take a deep breath
You know I need to get on with it
You know I need to get on with it,

chante-t-il sur le sublime Get On With It, un des meilleurs titres d’Echelons.

Le groupe est plus ou moins mis en sommeil à la fin des années 80, suite à d’autres départs. Runnings réorganise son line-up et revient aux affaires en 1993 avec Aperture, ouvrant avec ce disque une phase qui se prolongera (avec quelques éclipses et à nouveau quelques changements de musiciens) sur six albums jusqu’en 2009. Le groupe s’éteint dans ces années là (2010) avant que Runnings ne revienne à nouveau en 2016 avec un unique album solo, Primitives and Smalls, qu’on ne peut que recommander. D’après les messages qui accompagnent sa mort, on sait qu’un deuxième disque était proche de sortir sur le label Independant Project Records. Un premier morceau, crépusculaire, Batman Forever, a été mis en ligne il y a quelques semaines. Le disque a été enregistré au domicile de Jeff qu’il partageait avec son mari. L’homosexualité de Jeff était peu connue mais faisait de lui avec Bob Mould l’un des rares musiciens révérés dans le monde un peu dur et viriliste du rock américain à ne pas poser au tombeur.

Sa sensibilité et le côté toujours un peu triste et résigné de sa musique, ainsi que l’étrange paix qui se dégageait de compositions parfois volcaniques de For Against, mériteraient qu’on continue à écouter son travail durant quelques décennies encore.

Photo : par Hans DinkelbergImage on Flickr, CC BY 2.0, Link

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