
Chaque passage de Miossec en concert est l’occasion de se redire à quel point l’homme est aimable, généreux et indispensable. Au fil des années et des soirées partagées, on a assisté à ses grands élans de jeunesse, à ses colères, à ses éclats imbibés/désinhibés, à ses instants de déconfiture, à des shows (à demi-) ratés et à d’autres réellement triomphants, mais, plus le temps passe, et plus notre mémoire elle-même attaquée par le temps et la nostalgie, en est convaincue : le Breton est, avec quelques autres (Dominique A ?), l’artiste français avec lequel on aura grandi, vécu, vieilli le plus intimement et le plus amoureusement.
Bien lancé par un set concis et très poétique du toujours précieux Quentin Sauvé, en voisin mayennais, le Breton arrivait en effet en terrain conquis, devant un public (assez) âgé et fidèle, qui n’en était pas à son premier spectacle avec l’intéressé, à cet endroit même, déjà croisé à plusieurs reprises. Même endroit, même heure, mais des années de vol plus tard, quelques crashes et quelques épreuves, on s’y retrouvait entre amis, après une longue absence et un peu heureux d’y être encore, entier et tout court.

Sauvé préparait, presque malgré lui, avec son astucieux mélange de pop intimiste, tournée vers une entomologie subjective du quotidien, la bataille des sentiments à venir. Amitié, inquiétude de l’artiste, amour et désamour, le tout version poids plume mais avec une voix plus puissante que dans notre souvenir, alternant ses miniatures majeures et proches de nous avec un commentaire amical et presque naïf en français, de copain à copain, parfait pour abolir la distance et si peu rock’n’roll. Là où Sauvé, seul sur scène entre guitare et (petites) machines, tirait sur la corde gentiment désespérée, sensible mais pleine de vie et de vigueur, Miossec allait activer celle plus percutante d’une vie en pente douce, fracassée et heurtée mais tout aussi vigoureuse. Le contraste des deux sets n’était finalement pas si évident. De deux perspectives différentes, on tirait malgré tout la même conclusion, selon laquelle la vie n’est pas simple, ne va pas forcément en s’améliorant mais offre, en s’allongeant, mécaniquement plus d’occasions de se souvenir des bons moments.

Miossec comme la plupart des spectateurs (et sans doute un peu plus) s’engageait, guitare au poing, dans un set de survivant plus que de conquérant, marqué par la présentation/défense de son dernier album en date, l’inégal Simplifier qu’on découvrait sur scène pour la première fois et qui allait s’avérer meilleur que dans notre souvenir. Le disque fournissait assez largement la setlist avec Qui Quoi Ou Comment et Pourquoi ?, toujours un peu léger après une entame splendide avec le bringuebalant On Vient A Peine de Commencer et le désormais classique La Facture d’Electricité, puis l’intéressant Meilleur Espoir Masculin, le chouette Je M’Appelle Charles, le mini-hit vroum vroum Mes Voitures (que l’intéressé ne lancera même pas avec une petite dédicace 24 heures du Mans) ou encore l’excellent Mes Disparus (précédé notamment d’une adresse à Jean-Luc Le Ténia). Simplifier s’apprécie avec ses temps forts et ses temps faibles mais dans un contexte quasi parfait en mode trio, voix/guitare (Miossec), guitare (Stéphane Fromentin, impeccable de prestance et de savoir faire), clavier/rythmique (Nicolas Méheust, précieux, même si parfois un peu haut dans le mix).
La formation est compacte, fraternelle et laisse à un Miossec plutôt en voix, beaucoup d’espace pour faire résonner ses textes et mettre en valeur sa poésie à nulle autre pareille. Car c’est ce qui se détache ici avant tout, à travers ce rock finalement assez peu sonique mais rythmé et nerveux : l’idée que cette chanson française électrifiée est encore et toujours tenue par le texte et les émotions qui en découlent plutôt que par la qualité des mélodies. L’accompagnement est climatique et crée la connivence. Tout navigue autour du chant et ramène à un Miossec qui sublime le déjà remarquable Désolé pour la Poussière ou émeut aux larmes sur le magistral la Mélancolie. Ces morceaux ont beau avoir tout de même une vingtaine d’années, ils paraissent beaucoup plus vieux et appartenir à un répertoire classique où se côtoient les meilleures pièces de Brel ou de Bashung. La voix de Miossec les défend avec une vigueur retrouvée et un timbre plutôt solide qui, lorsqu’il déraille, fait penser parfois à la fougue et à la flamboyante générosité d’Arno. C’est donc très juste, très beau et souvent très émouvant, limpide et clair comme le sont les musiques simples et qui portent droit au coeur. Miossec n’abuse pas des vieilleries et ne cherche pas à faire fondre le peuple à coût d’extraits de Boire (aucun titre sauf si on en a loupé) ou des deux ou trois albums qui suivent, tout aussi absents. Autant dire que l’artiste ne tombe pas dans la facilité et ne joue pas du tout de la longueur de son catalogue. A montparnasse sonne à la perfection. Mais l’histoire ancienne démarre en 2001 avec une jolie version de Madame (album Brûle) avant de s’enflammer au rappel sur un Brest (1964), velvétien et étiré sur une dizaine de minutes qui constitue le sommet émotionnel et sonique du set. On aurait bien sûr adoré d’autres pièces venues du passé mais on n’en aura aucune et c’est mieux ainsi. On est déjà assez vieux, breton et con pour que Miossec n’en rajoute pas.

C’est encore sur l’album 1964 que Miossec pioche pour le très esthétique et puissant Je M’en Vais, avant de refermer la soirée avec un Tout Est Bleu, apaisé mais qui pâtit quelque peu de la comparaison avec le Brest d’avant. On est jamais contents mais tout de même très, voire trop trop, contents cette fois parce Miossec est notre ami pour toujours. La configuration à trois (avec la voix de maintenant et son jeu de guitares) lui va très bien au teint et lui donne de belles allures de monument (aux vivants), des allures d’auteur majeur et d’interprète mi-homme mi-légende, de type comme nous qui encaisse et riposte, qui flamboie et se ramasse d’aussi haut et bas que lorsqu’il avait vingt ans ou plutôt trente. “Tant qu’il tient, nous aussi“, relève un type dans le public. Ce n’est pas un petit compliment. “Le guitariste est sexy, je le verrais bien en coulisses.“, glisse une fille. Tant qu’il y a du désir, il y a de l’espoir. C’est la morale du jour.
Photos : Fabienne Bonomelli
Vidéo : Miossec à L’Aéronef – février 2025 (Martial Decoster – source YouTube)
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