Klub des Loosers / Le Chat et Autres Histoires
[Ombrage Editions]

8.9 Note de l'auteur
8.9

Klub des Loosers - Le chat et autres histoiresFuzati revient, après la fin de l’espèce il y a cinq ans, en mode conteur solitaire sur ce nouvel essai du Klub des Loosers, groupe clé du post-hip-hop français et probablement le plus intéressant de ces quinze dernières années. Le rappeur écrit et compose l’ensemble des morceaux/histoires qui constituent cet album au format pop inspiré par les musiques rétro-jazz/pop des années 70. Le chat et autres histoires est un double exercice de style formidablement maîtrisé et qui se situe sans mal au niveau de Vive la Vie, le premier album de référence du groupe, notamment grâce à une seconde moitié virevoltante et dont il est quasi impossible de sortir indemne.

Musicalement, et dans la lignée de son interprétation scénique de Vive la Vie, Fuzati continue de mêler un travail en chambre-studio (des claviers, des emprunts, etc) et l’exploration de sonorités pop rétro en compagnie d’une partie de son groupe de scène (Hadrien Grange de Tahiti 80 et Benjamin Kerber, notamment). Le son évolue entre réminiscences de Air pour la légèreté, anachronisme façon BO de films de chez Dorcel, chœurs débiles (Fantômes), classe second degré à la Tricatel ou psychédélisme synthétique allemand. On peut trouver cela répétitif et décalé avec l’époque mais ce type de musique renvoie à la sophistication extrême de l’atrabilaire en même temps qu’il accompagne à la perfection le détachement majestueux et cynique du dandy masqué. Les amateurs de son des années 70 prendront un plaisir infini à décortiquer les morceaux, à s’émerveiller de la diversité des claviers et synthés à l’œuvre ici, de la précision du couple basse/batterie, à déceler les inflexions insoupçonnées qui font passer de la musique lounge, au jazz ou au funk sur quelques notes. Le chat et autres histoires est musicalement un exercice de haute volée camouflé sous une forme vintage, monomaniaque et fascinant qui s’incarne à la précision au travers du magique Les Sports d’Hiver, balade gracieuse et nonchalante dominée par un piano classique et beau comme des volutes de cigarettes soufflées au vocoder.

Le second plan sur lequel se développe l’album est une interrogation sur le rapport du conteur aux histoires. Le chat et autres histoires fonctionne en apparence comme un recueil de nouvelles. Chaque chanson est une histoire, l’évocation d’une situation, résumée le plus souvent par son titre. Le programme est énoncé assez explicitement dans Préface, l’idée que chacun se résume à une histoire et que la plupart de celles-ci sont non seulement propres à celui qui les vit, impropres à la consommation mais aussi condamnées à l’oubli et à l’anonymat. Fuzati double cette constatation, dans la grande tradition rap mais avec une réflexion finalement plus « littéraire » qu’autre chose, d’un discours sur son rôle de conteur déclassé dans une société libérale. Cette apparition récurrente du conteur, paumé et solitaire, misérable et houellebecquien, donne à l’ensemble un côté post-moderne fascinant en même temps qu’il figure, avec son phrasé original, le principal caractère hip-hop de l’album. Car c’est bien, malgré les apparences de hip-hop dont il s’agit.

Le tout s’énonce dans un style unique et irremplaçable, celui d’un flow accéléré et mécanique, monocorde et implacable qui a la force ici d’un chœur grec. Fuzati s’essaie parfois à chanter (Acétone) mais cela ne le prend jamais très longtemps. Ses mélodies vocales sont répétitives, martelant les textes sans une once d’émotion apparente, ce qui leur confère une puissance phénoménale et l’impact d’une prophétie. La qualité des textes est la plupart du temps extraordinaire. Réputé pour ses punchlines (qui ne manquent pas ici), le rappeur brille par la qualité de ses mises en scène, par la patience qu’il met à construire ses narrations et à ménager ses effets. Son sens de l’observation est aigu et s’exprime à travers le relevé de petits détails qui tuent, de notes volantes qui tourbillonnent autour du sujet et l’enferment dans la misère et le désespoir de sa condition. L’album atteint des sommets d’émotion et de lucidité sur une seconde moitié littéralement fabuleuse. Le Bouquet, sommet néo-réaliste du disque, évoque le célèbre Parapluie d’il y a quelques années : l’histoire d’un type qui s’embarque dans le RER avec un bouquet entre les mains. C’est une histoire épique qui ne dépasse pas les deux minutes mais qui renvoie une maîtrise totale des codes et des ressorts de la narration. « Je sais qu’on va dîner, regarder la télé puis se coucher sans se toucher/ parce qu’on sera trop fatigués/ Je l’imagine derrière maintenant/assise en tailleur/ son petit postérieur dans son pantalon d’intérieur/… Plaisir de ne rien t’offrir. Joie de décevoir. » Bouleversant. Ce titre est une démonstration de toute puissance que l’artiste répète coup sur coup sur le magnifique Feuilles Volantes puis sur le terrifiant Deux Clowns, Le chat et Cosmonaute. Les six derniers morceaux de l’album forment un tunnel de noirceur hypnotique et effrayant qui débouche sur Neuf Moins Huit, un titre proche de la perfection dans lequel Fuzati noue et dénoue l’ensemble des dimensions et contradictions qui composent l’album. On se sent comme pris au piège d’une version noire de l’existence, attiré vers le fond par un système de métaphores et de descriptions taillées à hauteur d’homme qui frappent là où ça fait mal. Le chat est une horreur qu’on est tenté d’écarter d’abord pour la vulgarité de son allégorie première (chat/chatte) avant que l’image ne prenne de l’ampleur et ne glisse dans un autre rapport de sens. Fuzati enrichit le jeu entre les référents à chaque passage, rendant ce qui démarrait comme une pochade salace beaucoup plus perturbant que prévu.

Le chat et autres histoires est plus direct et moins « réflexif » que La Fin de l’Espèce. Il n’embarque aucun appareil théorique au-delà des deux premiers morceaux du disque et se présente ainsi dans toute sa force et l’immédiateté de ses images. En cela, seul et réduit à sa puissance nucléaire, Fuzati réussit le prodige, près de quinze ans après ses débuts, d’écrire comme s’il n’avait pas bougé de sa chambre et n’était pas (à sa manière) un artiste adulé. Sa rage est intacte, sa frustration totale (exprimée lorsqu’il décrit la vie en tournée, le manque de reconnaissance, l’inanité de sa position). Sa posture baudelairienne lui confère une supériorité incontestable sur la concurrence qui, couplée à ses talents d’écriture et de composition, fait de cet album un classique instantané, extralucide et à la portée politique dévastatrice. De Poing américain à Générique, Le chat et autres histoires souligne avec une violence sadique et le sourire aux lèvres la merde dans laquelle on nous a foutus et les 1001 manières qu’il y a à ne pas s’en sortir.

Indispensable, à défaut de faire sauter en l’air.

Tracklist
01. Préface
02. Acétone
03. Fantômes
04. Sports d’hiver
05. Le poing américain
06. Le bouquet
07. Feuilles Volantes
08. Deux clowns
09. Le chat
10. Cosmonaute
11. Générique
12. Neuf moins huit
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1 Comment

  • Excellent revue d’un album grandiose édité par le plus désabusé des sentimentaux. Par la force de ses images et de son réalisme cru, Fuzati ne mérite que d’être aimé par ses auditeurs avertis. Merci Monsieur, et merci à vous pour cette critique.

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