Précédé par la sortie fin juin de quelques morceaux amuse-bouche, sous forme d’un EP, le nouvel album de Charles Eric Charrier, Un, est sorti il y a désormais quelques jours. A l’image de son interprète, chanteur-poète d’apparence ombrageuse, ce disque peut paraître doublement intimidant parce qu’il appartient clairement à la veine expérimentale de la chanson française et parce qu’il déploie une profondeur poétique et sonique qu’on croise rarement à ce degré d’exigence et de sophistication.
Classer le travail de ce musicien a toujours été vain et ne l’est pas moins aujourd’hui. Les textes sont écrits, littéraires et assez faciles à rattacher à une chanson française qu’on qualifiera faute de mieux de traditionnelle ou poétique qu’on suivra de Yves Simon à Manset en passant par Brassens et Bashung. Les mots s’entrechoquent, se répondent, s’assemblent autant pour leur sens que pour les assonances/résonances. Le tout est noué autour d’une volonté de créer des effets de réel ou de surprise qui vont du prosaïque l’érotique (Entre tes cuisses) au philosophique/sacré (Sais-tu) sous forme d’une récitation ou d’un spoken word poétique tantôt sérieux, tantôt badin, intime ou élevé, terre à terre ou stellaire. Le grain de voix de Charles Eric Charrier est sablonneux, granuleux même, sonnant parfois comme une version reposante et apaisée de la voix de Gainsbourg qui ne chercherait jamais à chanter. La voix gratte, la voix grince comme une guitare ou les vieux micros que la production utilise pour la capter.
Mais cette voix et ces textes qui parlent de cuisses comme ils parlent de vieilles usines (Sais-tu encore), de la mort (Tu Flottes frère), de planètes et de silence (Soleil fantôme) ou se taisent (l’instrumental Is This Is Dream) sont aussi et surtout associés ici, ou enfermés, sertis, entourés, enveloppés d’un cirque musical qui les fait rebondir et délivrer d’étranges effets d’écho et de profondeur comme s’ils se jouaient sur une vieille scène d’opéra ou une chambre forte. Il y a du piano, de la guitare, de l’électro, de la basse, des voix de femmes parfois (Mordu), de l’orgue et des percussions, du personnel nombreux et attentionné mais qui ne s’entend presque pas, ou ne s’entend pas le moins du monde isolément. L’accompagnement enserre et enferme comme un tout ou une nuit qui tombe autour du récitant, faisant glisser sur lui des rayons de lumière musicale, jazzy ou bluesy, une sorte de bulle crépusculaire, qui berce et console. Les plages instrumentales servent de pont aux séquences chantées et viennent théâtraliser la récitation. Plus rarement, la mécanique s’emballe et vient rugir comme si elle allait se précipiter dans le rock. C’est le cas sur le splendide Clos, l’une des pièces les plus marquantes du disque, ou le très réussi War Nigaud, morceau pas loin d’être parfait dans la gestion de sa progression et la menace sourde qu’il fait peser sur nous. On pense parfois aux textures mi-ambient mi-archaïques des Bad Seeds pour Nick Cave, dans le mélange de profondeur et de burlesque, d’amplitude et de douceur. Le monde chez Charles-Eric Charrier est vibrant et sombre, il est comme baigné de ténèbres et de menaces, mais aussi animé par un sentiment de paix et de détachement qui le fait reluire sous la lune. Le sentiment qu’on éprouve à l’écoute est perpétuellement brouillé. On est dérangés, rassurés, bousculés parfois, agacés mais toujours saisis/surpris par l’effet de manche qui suit, par l’image, la formule ou le sujet qui vient. C’est une musique paisible mais qui laisse peu de place au repos, une musique morne et bancale.
Un est un disque qu’on ne sait pas trop vers qui partager. Qui écoute ça de nos jours ? Qui à part les vieux mélomanes moisis ? Les amateurs de poésie ? Les profs et les fous ? Les fans de Bruit Noir peut-être ? C’est un disque pour soi et par soi, un de ces disques qu’on ne pourra sans doute jamais écouter que seul mais qui donne l’illusion de contenir tout un monde. Celui de Charles-Eric Charrier et sans doute le nôtre qui sont les deux mêmes, sublimes et passés comme des baies. Comprenne qui veut.
02. Entre Tes Cuisses
03. Call Ray
04. Interlude
05. War Nigaud
06. Deux Violons
07. Huit
08. Sais-tu
09. Clos
10. Sui Generis
11. Tu Flottes Frère
12. Self
13. Walt
14. Mordu
15. Soleil Fantôme
16. Is This A Dream
17. &
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