La guerre Blur / Oasis (se) revit en littérature

Frederic Granier - Blur vs OasisBlur vs Oasis ? Un bouquin érudit, analytique et joyeusement critique de Frédéric Granier (A Day in the Life / Le Castor Astral), qui ressuscite une histoire anglaise à bannir.

À-t-on vraiment envie de se replonger dans l’un des pires moments vécus par l’industrie musicale anglaise ? Dans une période marquée par la boursouflure des égos, les provocations nullardes, et surtout les mauvais disques à profusion ? Finalement oui. Car en y repensant, le règne (heureusement) éphémère de la Britpop semblait digne d’un sketch des Monty Python. Rare moment où l’Angleterre s’autocélébre jusqu’à l’indécence, trop fière de faire la nique au grunge américain, entraînant dans son sillage le vampirisme du parti travailliste puis la victoire de Tony Blair aux élections. Un cauchemar ethnocentrique pour les auditeurs français de l’époque.

Mais cette histoire est tellement folle, tellement aberrante, que la distance critique permet aujourd’hui d’en rire. Voire même de se pincer pour y croire. C’est la principale qualité du remarquable ouvrage que consacre le journaliste Frédéric Granier à la guéguerre ayant opposé Blur à Oasis durant ce 14 août 1995 : on rigole beaucoup face à la débilité profonde du marketing ou aux coups fourrés du NME. Granier, dans un style clair et précis, n’a pas besoin d’en rajouter niveau gaudriole : l’énonciation des faits provoque déjà l’esclaffe.

Rappel du contexte : Blur (Colchester) et Oasis (Manchester) sortent un même jour le nouveau single de leurs prochains albums (Country House pour les premiers, Roll With It pour les seconds). Le NME, en perte de ventes, sent venir le gros coup et réécrit l’histoire sous la forme d’un match de boxe opposant les bourges aux prolos. Du n’importe quoi sensationnaliste. Sauf que cette couve fonctionne à un tel point que la Grande-Bretagne s’imagine revivre l’âge d’or des Swinging Sixties. Jusqu’à en perdre la tête.

Granier, qui ne manque guère de jugement critique, décortique l’aberration du « premier round » opposant Blur à Oasis : toute l’Angleterre s’enflamme pour deux chansons… médiocres (Country House est une toute petite chose sautillante, Roll With It est un boogie baveux à la Status Quo). Le pire est encore à venir…

Granier, dans un premier temps, décortique la haine farouche qui oppose Noel Gallagher à Damon Albarn (sans doute une histoire de fille), cette colère ne faisant qu’augmenter les ventes d’albums et attiser l’intérêt du Labour Party (qui veut s’accaparer le vote des jeunes). Avec le recul, et toujours grâce à la plume critique de Granier, on se permet aujourd’hui de rire face aux conneries exprimées par les Gallagher dans la presse (dont le tristement célèbre « j’espère qu’ils [Damon Albarn et Alex James] vont tous les deux attraper le sida et en mourir »), constater qu’Albarn et Coxon se voyaient déjà ailleurs pendant qu’Oasis se pavanait. Et que du reste, personne, sauf Oasis, n’était dupe de l’arnaque.

L’auteur revient ensuite sur de nombreux faits : Jarvis Cocker s’incrustant en plein show christique de Michael Jackson lors des Brit Awards 96, Alan McGee qui offre une Rolls Royce à Noel, l’invasion de formations anglaises surfant sur la vague Britpop (les immondes Ocean Colour Scene, Gene, Cast et Kula Shaker), les crises existentielles de Graham Coxon, le ras-le-bol de Justine Frishmann

Et au final, la grosse gueule de bois. Ou plutôt : le moment où tombent les masques. Blur, trop malin pour continuer la guerre, a depuis longtemps déserté les rayons Britpop. Mais pas Oasis. En terrible perte d’inspiration, Noel surproduit Be Here Now, en espérant que ça passe. Sauf que non : les critiques font la patte douce avant de se raviser et de pulvériser l’arnaque. Oasis, qui se rêvait U2, ne s’en remettra jamais.

À ce titre, le final du livre est assez glauque (mais vrai) : Oasis vire à la parodie, Tony Blair révèle son art de la manipulation, Pulp redevient un groupe culte, le second Elastica ne plait à personne… Seul Blur, ayant bien senti les limites de la Britpop, et soucieux de se renouveler, perd en ventes ce qu’il gagne en crédibilité artistique.

J’écrivais plus haut que Frédéric Granier n’avait pas besoin d’en rajouter dans l’humour, tant l’histoire de la Britpop provoquait déjà le rire. Mais l’auteur, au jugement narquois, se permet quelques mémorables saillies : lorsque Blur, après la victoire de Country House face à Roll With It, vient jouer le morceau à Top of the Pops –  « comme si le pays ne l’avait pas assez entendue comme ça » écrit le journaliste – , ou bien lorsqu’il dézingue l’affreux Be Here Now d’Oasis (« Passé une première écoute, le fan lambda prend en général son Alka-Seltzer, range le disque sur son étagère, et retourne écouter Live Forever ou Wonderwall »).

Granier, même s’il parle surtout d’Albarn et des Gallagher, n’oublie jamais de restituer l’importance de groupes ou musiciens évincés par cette guéguerre mercantile, et de dire en quoi, finalement, ces artistes valaient bien mieux que des disques aussi grossiers que The Great Escape (sans doute le plus mauvais album de Blur) et (What’s The Story) Morning Glory ? (le moins mauvais de Noel Gallagher après le premier) : The Auteurs, Denim, le Suede de Dog Man star, les Boo Radleys, l’influence Buzzcocks d’Elastica (si l’album éponyme de Justine serait estampillé Britpop, alors il serait le meilleur)…

Pied de nez : Damon et Noel sont aujourd’hui les meilleurs potes du monde. Preuve, s’il en fallait une, que la Britpop n’était pas du tout une histoire de musique ou de personnalités, mais de labels (Creation et Food Records, qui y gagnèrent des millions) et d’une presse british qui voulait vendre du papier.

On s’imagine, en 2019, Damon Albarn et Noel Gallagher, hilares entre deux pintes dans un pub nostalgique, discutant, complices, de leurs belles jeunesses vécues sous les projecteurs. Jusqu’à ce que Damon propose à Noel d’écrire une chanson à deux, pour la beauté de la musique. Réponse de Noel : « fooock yéé ». Manière aussi d’emmerder Liam, qui n’a toujours pas compris que la Britpop, eh bien c’est finit jeune homme !

Blur vs Oasis (14 aout 1995, le match de la Britpop)

Mots-clés de cet article
, , ,
Ecrits aussi par Jean Thooris

Disintegration de The Cure fête ses trente ans. D’où la seule question : ça vieillit bien ou mal !?

Comment aborder aujourd’hui Disintegration sans tomber dans les souvenirs, l’analyse déjà connue...
Lire la suite

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *