Motorama / Poverty
[Talitres / Differ-ant]

Motorama PovertyAprès l’immense plaisir que nous avaient procuré Calendar (2012) et Alps (2010, en réédition 2013), on se demandait bien ce qu’allaient nous réserver Vladislav Parshin et sa bande en guise de nouvel album. Le cap du troisième album officiel (la discographie souterraine du groupe est un peu plus ample que ça) fait figure, dans le rock, de mur du son où il faut souvent accélérer ou rétro-pédaler pour entrer dans l’Histoire ou se casser le nez dessus. S’il est à peu près certain que Poverty ne propulsera pas le groupe de Rostov-sur-le-Don en tête des charts de grande surface, cette livraison de début de saison marque une entrée en fanfare dans cette nouvelle année et constitue un magnifique tremplin vers le rétro-futurisme qui nous tend les bras. Champagne !
Après plusieurs semaines d’écoute intensive, il faut bien se rendre à l’évidence : la musique de Motorama exerce sur nous une séduction, un charme (slave) qui dépasse la simple approche rationnelle et analytique qui nous tient lieu d’ordinaire de bouclier critique. De quoi est-il question ici ? Dispersed Energy, le premier single dévoilé en novembre, avait donné le ton : pour aller de l’avant, Parshin avait choisi de regarder en arrière. Basse en avant, voix en retrait fantomatique et secousses mancuniennes venues d’une faille temporelle circa 80s agitaient le morceau, vaillant, noir et blanc et néanmoins envoûtant comme une box cadeau de la Factory. L’album est à l’avenant : noir et romantique, agile et crépusculaire, proposant une relecture moderniste d’un passé qui constitue 35 ans après un âge d’or indépassable pour le rock indé et bien évidemment la mouvance cold wave. On trouve chez Motorama de lointains échos de Joy Division et désormais aussi de New Order, des réminiscences de Cabaret Voltaire et de ces heures glorieuses mais, à chaque fois aussi, un peu plus que ça.
La production de Poverty est une pure merveille qui donne de la profondeur à cette musique fascinante. Les instruments semblent chacun enregistrés dans une caverne d’écho qui leur confère une résonance propre et une aura irréelle. Le son est décomposé devant nos yeux et d’une clarté remarquable qui rappelle, au cinéma, les effets 3D. Sur Similar Way, l’un des plus beaux morceaux de Poverty, la section rythmique sonne comme un tambour de clair de lune tandis que Parshin chante l’insignifiance (« maybe nobody noticed ») de la répétition et du quotidien sous la voûte étoilée.
L’intégralité des textes de Poverty semblent tournés vers cette crainte de n’être vu (ou entendu) d’aucun comme si ce qui menaçait dans ce monde appauvri culturellement et économiquement mais hyperconnecté était l’invisibilité ou le fait de passer inaperçu. Le rock de Motorama est une agitation vaine mais qui donne du sens au monde. Le motif est répété le temps du splendide Write To Me. Sur le squelettique Old, Motorama revendique ses goûts démodés pour le punk, l’alcool et les cigarettes. La mise en musique est d’une simplicité redoutable, à deux doigts dont un aurait été coulé dans le ciment. Lottery tourne autour d’un motif de guitare emprunté à Play For Today pour une grande chanson romantique et inspirée. Et puis il y a bien sûr ces grandes chansons de corps d’album où l’on retrouve le lyrisme et la grâce de Calendar. Le tubesque Red Drop est soyeux comme un bon cru pressé dans les vignes chez The National. Le jeu de guitare est d’une dextérité et d’une légèreté épatantes. Sur Heavy Wave, Motorama joue l’accessibilité sans céder sur ses ambitions. Le canevas est solidement tenu par la basse tandis que le chant célèbre dans un mélange de joie et de tristesse l’entrée dans une ère nouvelle. « Goodbye future », chante Parshin, « nice day in my memories. Goodbye future. I’m done with you » pour ce qui reste le plus sûr résumé du sentiment laissé par cet album et une relecture adorable et mélancolique du slogan de Johnny le Pourri. Poverty est un chant subtil sur la mémoire, sur ce qu’on peut emprunter au passé pour renaître et aller cueillir cette lumière ou cette « nouvelle vague » annoncée à plusieurs reprises.
Même si la référence n’est pas avancée explicitement, on ne peut s’empêcher de penser que Poverty fait plus référence à l’art pauvre qu’à la misère proprement dite. Pour ces Italiens des premiers jours, l’utilisation de produits pauvres montés en œuvre d’art était la seule solution pour défier l’industrie culturelle et mettre en danger la société de consommation. C’est avec cette même pureté d’intention, de séduction qu’opère aujourd’hui Motorama. Avec ses pauvres moyens (une basse, une voix, un clavier vintage), sa pauvre audience et son pauvre public, Motorama produit l’une des musiques les plus riches du monde indépendant. Poverty est un album qui vaut de l’or et de la pluie, et dont on fera notre ordinaire jusqu’à ce que le futur se lasse de nous.

Tracklist
1. Corona
2. Dispersed Energy
3. Red Drop
4. Heavy Wave
5. Impractical Advice
6. Lottery
7. Old
8. Similar Way
9. Write To Me
Liens
wearemotorama.com.
www.talitres.com.
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