Trashcan Sinatras / Ever The Optimist
[TCS Recordings]

9.2 Note de l'auteur
9.2

TrashCan Sinatras - Ever The OptimistDepuis que Bowie est mort juste après avoir sorti un disque, beaucoup ont pris cette sale habitude. C’est le cas du guitariste et compositeur des Trashcan Sinatras John Douglas qui profite lâchement de la sortie du nouvel album du groupe Écossais pour mourir trois jours plus tard. Douglas était une pièce essentielle du puzzle TCS depuis sa formation en 1986. Son jeu de guitare pop/jangly était l’un des signes caractéristiques d’un groupe né dans le sillage des Smiths, révérant le Velvet Underground et qui nous avait offert avec Cake et A Happy Pocket (le disque au kangourou rose), deux monuments de la pop écossaise. Douglas, marié à la chanteuse Eddi Reader avec laquelle il jouait, était aussi un bon ami de Paddy McAloon avec lequel il partageait le sens des mélodies aériennes et divines. On prendra à l’appui de ce lien de parenté l’exemple du splendide A View From Nowhere qui avec son compère Hold On Today, vient marquer de manière particulièrement élégante, sophistiquée, paisible et soignée le milieu d’un disque absolument remarquable.

On ne pourra que se faire taxer de complaisance post mortem en disant du bien de Ever The Optimist, premier album studio du groupe depuis dix ans, mais comment dire du mal d’un disque aussi précis, intelligemment bâti et désolé ? On pourrait faire une année entière de cours sur l’écriture pop, en utilisant pour unique exemple les chansons de ce disque. Ever The Optimist ne peut être reçu qu’à l’aune du décès de Douglas, même si c’est son vieil ami Francis Reader qui est au chant. “Il faut y croire…, c’est ce que je dis toujours… j’ai joué avec le sort, j’ai joué avec ma santé… j’ai joué avec le feu, et je me suis brûlé…. j’essaie de tenir les choses ensemble… ” disent à peu près les paroles. C’est quand même pas de bol. La rythmique est un peu mécanique et le ton rock volontairement surjoué pour accompagner cette bravade d’apprenti résistant qui monte en pop et en charme au fil des secondes. L’usage des choeurs est délicieux et le final appuyé impeccable. Games for the ZX Spectrum a des allures de chanson pop ordinaire mais quand on s’aperçoit, dès la deuxième ou troisième écoute, qu’on en connaît déjà le refrain et qu’on a l’impression de vivre avec depuis des années, on s’aperçoit que l’orfèvrerie pop des Trashcan Sinatras fonctionne à plein régime. Cette sensation de connaître déjà les chansons par coeur alors qu’on ne les a jamais entendues est tenace et témoigne de la qualité d’une écriture, simple, économique mais aussi millimétrée qu’indispensable. “Peu importe ce que tu as fait avant/ Je ne sais pas ce que je fais aujourd’hui/ Je donne l’impression d’attendre la mort / Je ne sais plus quoi faire.” L’album porte assez mal son titre. Les Trashcan Sinatras font partie des groupes déprimants les plus réjouissants du circuit. Ils sont mélodiques et mélodieux sur Bad Husband. Ils ruent rarement dans les brancards et préfèrent les progressions soignées aux emballements et aux écarts de conduites. The Bitter End emprunte son titre à un morceau de Placebo… mais ressemble plutôt à une excellente chanson de Lloyd Cole, chantée par les mecs de Ride. Avec eux, c’est toute la pop ailée des années 80-90 qui défilent sous nos yeux et nos oreilles. On pense à Sarah Records, au Go-Betweens, à l’élégance des Apartments, mais sans que cela manque jamais de personnalité. Car les TCS ont un équilibre bien à eux qui tient souvent au traitement égalitaire des instruments entre eux.

Le groupe n’est pas une vraie démocratie mais – ce qui explique pourquoi ils produisent si peu – un groupe qui a besoin d’être amis pour faire des disques. La vie les éloigne. La vie les rassemble. Tout ceci fait partie de la même veine créatrice. The Associated Funk est une chanson passionnante, une chanson d’héritage qui propose une audacieuse synthèse de la pop romantique, de la new wave et de la jangly pop des années 90. Enjoy yourself, future travellers, conclut le chanteur ici, comme s’il s’agissait de passer le témoin à la concurrence et aux héritiers. C’est une chanson remarquable, émouvante et conquérante à la fois, une chanson guerrière d’abdication et de couronnement. John Douglas chante sur Rome, et c’est une vraie curiosité car la chanson est moins pop qu’elle ne ressemble à une musique de film, à un travelogue épique à travers l’espace et le temps. Les Trashcan Sinatras répondent ici à ceux qui les accuseraient de faire du surplace : c’est une chanson ambitieuse et atypique, réussie et surprenante, qui présente le plus classique et attendu des tubes : Melodramatic. Voilà sans doute pourquoi beaucoup se déplacent, ce genre de chansons qui vient taquiner Michael Stipe et REM sur leur face romantique. Les TCS sont à leur niveau d’amplitude maximum, quelque part avec des dizaines de milliers de briquets qui éclairent un stade et des âmes en peine. Cette pop là est désuète mais toujours aussi magique et irrésistible. Ne comptez pas sur nous pour en dire du mal : elle fait du bien et du mal à la fois. Elle console et brise le coeur.

C’est quand même quelque chose de mourir là-dessus. Un album aussi bon, aussi harmonieux et séduisant. Comme de la mort elle-même, on peine à en revenir, mais sans doute vaut-il mieux en finir sur un disque de ce calibre que sur un truc médiocre, raté ou carrément foireux. Learning To Love Your Ghost est si beau. Le disque parle de souffrance, de perte, de lutte pour la survie. C’est tricher, car on voit des morts partout. Mais comment faire autrement quand on lit le texte :

By the sea is where I wanna be
Along the shores of happiness and hope
And serenity
And tranquility
I will float and learn to love your ghost
I will float and learn to love your ghost
I will float

On ne peut pas dire que ça dégouline non plus. On pense à Sophia qui joue parfois avec juste ce qu’il faut de grandiloquence pour donner vie et hauteur aux sentiments les plus sombres, les plus profonds, les plus intenses. Trashcan Sinatras joue sur Ever The Optimist à la perfection de cet instrument : le cœur qui bat et puis qui ne bat plus.

Tracklist :
01. Ever The Optimist
02. Games for ZX Spectrum
03. Bad Husband
04. The Bitter End
05. A View From Nowhere
06. Hold On Today
07. The Associated Funk
08. Rome
09. Melodramatic
10. Birds I Couldnt Identify
11. Learning To Love Your Ghost

Liens :
Le site du groupe
Le groupe sur Facebook
Le groupe sur Instagram

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