The Monochrome Set / Spaces Everywhere
[Tapete Records / Differ-Ant]

The Monochrome Set / Spaces EverywhereIl ne faudra pas oublier d’inscrire en bonne place The Monochrome Set dans le Grand Annuaire des Réhabilitations lorsque l’année 2015 touchera à sa fin. On ne donne pas cher de notre capacité à nous souvenir alors du plaisir pris à l’écoute de ce douzième album d’un groupe qu’on croyait perdu quelque part en rase campagne au milieu des années 90 et qu’on avait pas recroisé sérieusement depuis la sortie d’une énième compilation/coffret à la gloire du label Rough Trade. Mais l’histoire tortueuse de ce grand petit groupe à éclipses nous rappelle que The Monochrome Set après une première reformation entre 1990 et 1998 (celle dont on se souvenait) était déjà revenu en 2011 (pas vu, pas pris) avec un album, Platinum Coils, qui nous avait échappé. C’est donc en sang froid et l’oreille vierge qu’on abordait ce Spaces Everywhere vendu comme un album crépusculaire aux mélodies joyeuses par le chanteur du groupe et principal animateur des compositions, le légendaire Bid. Et le moins qu’on puisse dire est qu’on n’a pas été déçu. Spaces Everywhere est un album à la pureté new wave assez stupéfiante, pétri de qualité et qui regorge de chansons magnifiques. On y retrouve avec un plaisir non dissimulé tout l’esprit (et le son) d’une époque où le rock se conjuguait exclusivement à guitares et un sourire tenace (même si souvent de façade et désespéré) aux lèvres.

Avant d’en venir au fait, il nous est impossible de ne pas dire deux mots (au moins) sur l’ami Ganesh Sheshadriand, le fils d’un naturaliste indien reconnu et d’une mère américaine, né à Calcutta et jeté très jeune dans le creuset cosmopolite anglais. Le jeune musicien, surnommé Bid par ses amis, forme son premier groupe à la sortie du lycée et croise à cette occasion Stuart Goddard, qui deviendra Adam Ant, et avec lequel il fait un bout de chemin. L’aventure de The Monochrome Set, dont il est le pivot, et seul membre permanent, démarre à la fin des années 70 par l’enregistrement de quelques singles pour Rough Trade avant que le format long ne les amène chez une division de Virgin en 1980. Le groupe enchaîne des albums comme Love Zombies, ou Eligible Bachelors (pour Cherry Red cette fois) avant d’exploser une première fois en 1985 sur la faillite commerciale du pourtant magnifique The Lost Weekend. Plus chaleureux que Cabaret Voltaire, moins sérieux (évidemment) que Joy Division, The Monochrome Set est un groupe qui a le cul entre deux chaises : sa musique fait penser à celle de The Wake par sa recherche mélodique et ses envolées pastorales, ce qui semble contredire l’esthétique dominante du moment qui est à la cold et à l’expression d’une certaine tristesse. Comme d’autres, The Monochrome Set fait les frais d’une identité pas assez nettement affirmée tandis que Bid, dont le chant a beaucoup évolué avec le temps, renvoie une image de jeune homme sensible (et au physique « à la Bowie ») qui elle non plus n’est pas très fédératrice. Le groupe survit dans les années 90 sur son… succès japonais et produit quelques albums pour Cherry Red que pas grand monde n’écoute mais qui permettent à Bid de lancer en parallèle son autre projet, Scarlet’s Well, dont l’heure de gloire est d’avoir placé un morceau dans la série télé Heroes…

De reformation en reformation, on en arrive donc à ce Spaces Everywhere qui résume parfaitement les qualités du groupe. La musique paraît assez singulière en 2015 mais prolonge les sonorités de l’époque, amenant sur une base de guitares des flûtes, des chœurs féminins et l’inénarrable orgue Hammond qui feraient bizarre ailleurs qu’ici. Le son est à la fois froid, sec et en même temps assez chaleureux, sorte de célébration inventive et « typiquement indie » qui rappelle les productions savantes et loufoques d’un Martin Hannett pour Factory. Les guitares elles-mêmes sont légères et graciles, plus promptes à enluminer et à inventer des mélodies qu’à marquer le rythme et faire la tronche. The Monochrome Set a un parfum de The Smiths et de Wire, ses prestigieux contemporains avec lesquels ils partageaient tant de choses à l’époque et que l’Histoire a retenus. Le groupe s’amuse beaucoup et ne tient pas en place. Les chansons sont aérées, parfois kitsch, soutenues par le chant remarquable de Bid. On peut s’amuser à écouter les textes et y trouver son compte : Bid parle du temps qui passe, de la mort et du vieillissement. Ce n’est pas d’une gaieté folle mais la musique l’emporte et donne à cet ensemble un sentiment rafraîchissant d’exploration à rebours complètement réussie. Sur le chouette Avenue, Bid chante « Dont go down the avenue/ It ‘s not the same place you once knew” et on y est : exactement à ce point essentiel où les choses d’hier deviennent dangereuses et effrayantes, ce point crucial où on ne sait pas qui de nous ou du monde a changé et dans quel sens. La musique de The Monochrome Set s’apprécie pleinement à l’aune de cette interrogation nostalgique et existentielle. On y est sans y être. On parle le post-punk sur l’excellent Iceman et on chante comme James Maker, le comparse de Morrissey chez Raymonde, sur le morceau titre. On lâche des références obscures comme des formules magiques et on se laisse faire à vivre et revivre des époques qu’on n’a pas connues. Spaces Everywhere est un album hédoniste et qu’on peut partager aisément entre anciens combattants mais aussi découvrir avec trente ans de retard comme si on s’ouvrait un univers entier.

L’album est évidemment (son titre l’indique) un voyage sonore. Mais il ne faut pas se méprendre. Il ne s’agit pas de passer d’un continent à un autre mais bien d’entreprendre le seul voyage qui vaille la peine : le voyage dans le temps, le voyage à l’intérieur de soi. The Monochrome Set est partout. Son horloge est cassée depuis vingt ans mais elle reste à l’heure deux fois par jour.

Tracklist
01. Iceman
02. Fantasy Creatures
03. Avenue
04. Oh, You’re Such A Star
05. Ran Check
06. When I Get To Hollywood
07. The Z Train
08. The Scream
09. In A Little Village
10. Spaces Everywhere
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